Valère NOVARINA (1942-2026) par Marco Baschera

Les Célébrations

Valère NOVARINA (1942-2026) par Marco Baschera

Hommage à Valère Novarina

 

 

Perdre un ami poète et homme de théâtre, comme Valère Novarina, avec qui on a dialogué de manière intense pendant de longues années, laisse un trou énorme, non seulement dans la vie affective, mais également dans les propres occupations intellectuelles et spirituelles. On éprouve une solitude irréparable. Par contre, si on lui a consacré toute une série de textes, on est d’une certaine manière habitué à s’occuper de son œuvre par-delà son existence réelle. Autrement dit, en écrivant on a fait maintes fois l’expérience d’une certaine présence cachée au fond de ses textes. Ceci compte d’autant plus pour un écrivain et poète comme Novarina qui accorde une importance capitale au souffle de l’auteur inclus dans les textes et que le lecteur, et ô combien plus un acteur, est appelé à vivifier. Qu’en est-il de cette vie secrète, enfouie dans les textes une fois que l’auteur aura disparu ? Est-ce que cette présence incluse dans les textes saura suppléer son absence et servir peut-être de moyen de consolation ? Voici des questions qui affleuraient lors de la cérémonie religieuse du 28 janvier à l’église Saint-Roch à Paris face au cercueil de Valère. Et qu’en est-il de la résurrection que, selon lui, l’homme est appelé à apprendre du Christ ? Le mot d’ordre « mort à la mort » que Dominique Pinon avait scandé en hurlant dans L’acte inconnu sur la scène de la Cour d’honneur à Avignon retentit encore dans mes oreilles. De plus, il y avait une réflexion dans Lumières du corps qui me passait constamment par la tête et qui dit :

« Le texte revient de la mort. En grec moderne, le texte se dit keimeno, κε?μενο. Keimeno, c’est-à-dire, littéralement, le gisant : celui qui est couché et que l’acteur relève, ce qui est mort et que l’acteur ressuscite. L’acteur est un homme debout qui relève celui qui gisait. Il change les lettres en parole. Par le corps de l’acteur, la lettre vit ; par le don du souffle, le texte ressuscite. Seul l’acteur, par son souffle, son offrande respiratoire – par son pouvoir d’inversion et de renversement –, fait que le texte se relève et tient debout . »

Quel est ce rapport entre la mort d’où revient le texte et celle de l’auteur qui vient de décéder ? Dans quelle mesure, une fois mort, peut-il rester présent dans ses textes qui, grâce à « l’offrande respiratoire », des acteurs tiennent « debout» ? Et qu’en est-il de cette présence par rapport à celle qui vient de s’éteindre ? Si, aux dires de Novarina, la lettre vit, comment faut-il entendre la fameuse sentence qui se trouve dans la deuxième lettre aux Corinthiens et qui dit que « la lettre tue, mais l’esprit fait vivre » ? Peut-être Paul s’attaque-t-il par une telle phrase à une compréhension incomplète de l’écriture qui l’entend sous forme de trésor dans lequel gît intact un contenu mental et spirituel en position d’attente pour être ranimé tel quel. Une telle interprétation supprime le passage de la lettre à la parole et au souffle de l’acteur ainsi que du lecteur tel que le prône Novarina. Sa vie durant, il a livré bataille contre une certaine compréhension mécaniste du langage et de l’écriture omniprésente de nos jours, surtout dans les médias et le monde digital. Pour lui, l’importance de la parole soufflée dans les langues est primordiale. Ainsi dit-il par rapport au théâtre dans un autre passage tiré de Lumières du corps :

« Le texte de théâtre est inquiet. Jamais il ne connaîtra le repos du livre : une fois écrit, il va écrire encore avec la chair, avec l’espace, avec la matérialité des accessoires. C’est toujours un texte à venir : sa force est devant. Il garde en lui le pouvoir de transformer le monde matériel, de métamorphoser tout ce qu’il croise. »

Voici surgir l’idée d’un texte qui ne repose pas, mais qui contient un germe vital demandant à s’épanouir. Ceci peut vouloir dire que les acteurs et les actrices écrivent lorsqu’ils jouent une pièce de théâtre. Il s’agit d’une écriture vocale et gestuelle, à l’instar d’une danse, par laquelle, à travers leur jeu, le texte de théâtre invisible qu’ils (re)présentent sur scène est constamment métamorphosé. Ainsi le texte inquiet reste-t-il toujours à venir. C’est par ce « pouvoir de transformer le monde » que Novarina restera vivant. Il s’agit de « lumières du corps » qui complètent et contrecarrent les « Lumières » des philosophes du XVIIIe siècle.

Sa famille avait choisi un extrait tiré de Le Théâtre des paroles qu’elle avait imprimé sur un dépliant distribué au début de la cérémonie religieuse. Dans ce passage, il est question de la mort qui, selon une expression courante, nous attend tous. Après avoir démonté la notion d’un temps linéaire, qui se trouve à la base d’une telle idée qu’on se fait généralement de la mort, Valère dit :

« (…) contrairement à ce qu’on vous a toujours dit, la mort ne vous arrivera pas. La mort n’arrive jamais à personne. Personne ne meurt. Mais la mort est en nous, de notre vivant : nous la rencontrons à chaque instant – et non un jour, plus tard à l’hôpital, dans une lutte fatale, perdue d’avance… La mort n’arrivera jamais plus tard : elle est ici et maintenant, dans les parties mortes de notre vie. Je suis comme vous, je ne mourrai pas : j’aurai passé dans la mort une partie de ma vie. »

Au premier abord, de telles réflexions lues pendant les funérailles de quelqu’un qui vient de mourir laissent perplexe. La contradiction flagrante dans l’expression « je ne mourrai pas », est contrebalancée par le futur II qui œuvre en garant d’une ouverture du temps qui, elle, durera jusqu’à la fin des jours, s’agissant d’un temps vertical qui brise le temps chronologique et linéaire. En outre, la phrase « j’aurai passé dans la mort une partie de ma vie » nous laisse également rêveur. Elle semble vouloir déstabiliser la séparation nette entre la vie et la mort et fait ainsi penser à une autre phrase de Pasolini, celle-là, qui dit dans le film La terra vista dalla luna : « essere morti o essere vivi è la stessa cosa” (être mort ou être vivant, c’est la même chose). Le « Dasein zum Tode » de Heidegger aura beau attendre son terme ultime. Selon Valère, il n’arrivera jamais, puisque la mort est là à chaque instant, pas seulement comme un destin inéluctable au bout de notre vie, mais comme une partie d’elle qui reste à venir. Mort à la mort. Merci Valère !