Résurrection par Christian Prigent
- Partager sur :
- Partager sur Facebook
- Épingler sur Pinterest
500 pages P.O.L en noir et rouge comme une manif anar à Barcelone vers 1936 : La Clef des langues est la « résurrection de la chair » de Valère Novarina.
Elle me rappelle, mais comme son revers carnavalesque, celle que peignit Luca Signorelli vers 1500 à Orvieto : les corps pierreux, gris de fatigue, la peau sur les os, revenant à travers la terre vers une autre vie avide de se ré-inventer par la couleur.
J’y entends aussi Agrippa d’Aubigné faire tourner à l’envers le film du temps : « Comme un nageur venant du profond de son plonge, / Tous sortent de la mort comme l'on sort d'un songe. »
Dans le livre de Valère, les personnages croqués et recensés remontent par vagues des fonds de l’enfer de l’œuvre. Il sortent des coulisses de la bibliothèque et reviennent de versos plus ou moins lointains, à la fois tout neufs et poudreux de la poussière des anciennes narrations, lestés de souvenirs de décors de drames. Ils traversent le sol, la page — et les voici imprimés à de nouveaux rectos. Ils sont grimaçants et goguenards comme des épouvantails, noirs comme les marottes d’un moyen-âge macabre ou rouges d’hilarité comme des palotins jarryques.
Celui qui les a nommées ou dessinées manifeste en tirant les ficelles de ces marionnettes sa violente résistance à la mort. Non bien sûr qu’il s’imagine échapper à celle qui ne peut pas ne pas être au bout du chemin. Mais parce qu’il sait qu’on peut combattre et confondre la longue et lente mort qui, chacun à peine né et tout au long de son temps humain, soumet à sa puissance les vies qui ne lui opposeraient pas au jour le jour celle de leur propre réinvention — ou « art ».
