AVIS D'ARTISTE (5) par Richard Monnier
- Partager sur :
- Partager sur Facebook
- Épingler sur Pinterest
Lire à haute voix.
"Avant l'intellection proprement dite, il y a la perception de la structure et du mouvement : il y a, dans la page qu'on lit, la ponctuation et le rythme."
"[...] s'approprier jusqu'à un certain point l'inspiration de l'auteur [...] en lui emboîtant le pas, en adoptant ses gestes, son attitude, sa démarche. Bien lire à haute voix est cela même. L'intelligence viendra plus tard y mettre des nuances."
Suivant la recommandation de cet auteur, bien lire à haute voix consisterait donc à danser le texte avant de le comprendre. Cette méthode contredit joyeusement mes souvenirs du temps où j'ai ânonné mes premières lectures en classe primaire. L'instituteur nous menait bien à la baguette, non pas pour battre la mesure mais pour donner de la prestance à une expression que je ne comprenais pas : "lire à haute et intelligible voix".
Aujourd'hui, je suis donneur de voix, j'enregistre des livres-audio. En fait, je prête ma voix à un auteur pour que son texte puisse être entendu par des audiolecteurs qui ont un handicap visuel. Pendant les séances d'enregistrement, je suis effectivement confronté à des problèmes de rythme et je suis amené à ponctuer moi-même certaines phrases pour faciliter la lecture à voix haute. Je dois m'adapter au rythme de la prose mais en même temps, j'impose à celle-ci, les qualités et les limites de mon propre souffle. C'est sans doute ce que Bergson appelle "s'approprier jusqu'à un certain point l'inspiration de l'auteur". Oui, il s'agit de Bergson, je voulais laisser la possibilité au lecteur de découvrir cette note telle quelle, sans subir l'influence de l'autorité d'un auteur connu. Notre philosophe reformule cette note dans la même page de son livre La Pensée et le Mouvant :
" ...le rythme dessine en gros le sens de la phrase véritablement écrite, il peut nous donner la communication directe avec la pensée de l'écrivain avant que l'étude des mots soit venue y mettre la couleur et la nuance. "
Ainsi, le rythme de la lecture nous donnerait "la communication directe avec la pensée" ? Cela ne m'est jamais apparu aussi simple au cours de mes enregistrements qui sont souvent des séances laborieuses où il me faut bien considérer les mots en même temps que je les prononce. Lorsque Bruno Clément cite Bergson "L'art de l'écrivain consiste à nous faire oublier les mots", il veut voir là, "un principe méthodique d'écriture apparenté à l'art et la création" [...] "une nécessité de subvertir la langue, de faire oublier que le matériau dont on use est verbal" (1). Je ne peux pas suivre B. Clément dans son emballement et je lui rappelle que, pour les artistes, faire oublier le matériau dont on use, c'est créer une illusion. Je veux bien suivre le rythme de la phrase, à condition de pouvoir danser avec les mots.
Pendant mes lectures personnelles, j'ai pour vieille habitude de relire à haute voix les passages qui m'intéressent pour les recopier sur mes cahiers. Au cours de cet exercice, je suis amené à relire ce que je viens de copier pour le comparer au texte original que je relis donc une nouvelle fois. Difficile de voir dans ces nombreux allers et retours une "communication directe avec la pensée de l'écrivain". Dans Matière et Mémoire, Bergson offre peut-être une issue à cette difficulté : " ... Mais à quoi servirait l'effort répété, s'il reproduisait toujours la même chose ? La répétition a pour véritable effet de décomposer d'abord, de recomposer ensuite, et de parler ainsi à l'intelligence du corps." (p.122) Le cycle lire-copier-relire peut donc être envisagé alors, non pas pour apprendre le texte comme le font les acteurs, ou pour le sauvegarder comme le font benoîtement certains moines, mais pour faire apparaître le sens du texte, moyennant une "recomposition". Voilà une méthode plus en accord avec mon expérience. Au risque de paraître ennuyeux, je vais donner un exemple de ces lectures où la répétition s'accompagne de "recomposition". Je me souviens d'avoir recopié cet autre passage de Matière et Mémoire :
" ... le présent pur n'est que l'insaisissable progrès du passé rongeant l'avenir ".
Cette phrase condense le passé, le présent et l'avenir en une formule vivement paradoxale mais si je me fie d'abord à son rythme, je note qu'elle se termine par une action lente "rongeant l'avenir" qui sonne comme "ronger son frein". Je ne vois pas ici, l'avenir comme une avancée, ni comme une poussée. Je relis à haute voix et je recopie en "recomposant" :
"... le présent pur n'est que cet insaisissable progrès du passé forgeant l'avenir "
Forger est une activité qui manifeste plus de volonté et me semble plus créatif même si l'avenir est encore considéré ici comme une matière préexistante à toute évolution. Je relis encore une fois à haute voix, je recopie et je recompose :
"...le présent pur n'est que cet insaisissable progrès du passé provoquant l'avenir ". Ah, je me sens mieux, l'avenir me semble moins prédéterminé, j'ai l'impression d'avoir ouvert un horizon.
Attention au malentendu, loin de moi l'idée de vouloir corriger la pensée de Bergson, d'éminents philosophes s'en sont déjà chargé. Je n'ai aucune distance critique quand je suis penché sur un texte. Il ne s'agit pas non plus d'un jeu de langage, d'une jonglerie où un mot vaut pour un autre. Je voulais simplement relater la façon dont un copiste passionné peut "s'approprier" ou plutôt s'incorporer un texte. S'approprier, voudrait dire le "faire mien" comme on dit si mal aujourd'hui, et conduirait à me priver trop vite de la pensée qui m'a stimulé. Incorporer, répond mieux à ce que Bergson appelle lui-même "l'intelligence du corps" et me garantit d'en être toujours proche. S'incorporer le texte, ou s'incorporer dans le texte ? Je ne tranche pas, je fais corps avec le texte en me coulant dans son rythme, mes mots tout contre ses mots. J'ai assez fréquenté cet auteur pour me permettre une telle familiarité.
J'en conviens, cette méthode de lecture ne permet pas d'établir un sens puisque celui-ci est toujours sujet à relecture mais je n'ai pas le souci des lecteurs professionnels qui ont appris à lire en diagonale pour retenir l'essentiel. Je suis liseur bénévole, j'ai le temps de me consacrer à des lectures plus substantielles.
