Jørn H. Sværen - Musée britannique par Christian Désagulier
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J’ai acquis Musée britannique à la librairie Les champs magnétiques, à l’enseigne des auteurs du légendaire ouvrage surréaliste écrit à quatre mains – les livres de poèmes collectifs comme les livres de poèmes composites sont rares.
Le nom en grands caractères aperçu de l’autre côté du boulevard Picpus à Paris a pris le contrôle de mes pas. Je fais toujours confiance à Jacques le fataliste, compagnon d’épaule omniprésent – ignorant, qui s’en défie -, même et surtout quand je n’ai plus qu’un œil pour lire.
Ce jour où, transitoirement borgne. j’ai tenu en mains l’ouvrage au titre insolite de Jørn H. Sværen m’est à marquer d’une enjoueuse et consolante découverte.
Un livre de proses et de poèmes alternés, un prosimètre dont la lecture de quelques pages dans l’antre livresque me fait éprouver un dépaysement littéraire immédiat – pouvoir inégalé du livre, je ne suis plus là - ; les sujets inaccoutumés placés sous l’objectif du poétoscope, lieux et faits décrits à traits distinctement résolus me transportent.
Se succèdent de courtes narrations d’une à deux pages, érudites en considérations des temps remontés (antiques, romantiques jusqu’aux présents de leur évocation de grande netteté…), des extraits de lettres adressés aux ami-e-s (à Monsieur Stein ?), des énoncés sibyllins de quelques lignes imprimées dans le vide de la page, à la signification hypothétique suggestive.
Il y a celle qui prend prétexte d’un topos intrigant (réponse de Stein au roi Kristina ?) :
chère Kristin,
(...)un temple de Diane ai-je pensé, avec en tête les scènes du manuscrit...
Speculum Dianae, le miroir de Diane, est le lac de Némi, un lac de cratère dans les monts Albains, à vingt deux kilomètres au sud-est de Rome...
Rome brûle au mois de juillet de l’an 64 après Jésus-Christ. L’incendie dure neuf jours et détruit les deux tiers de la ville. Le feu couve sous la cendre, le peuple soupçonne l’empereur Néron, d’avoir lui-même ordonné l’incendie, afin de pouvoir reconstruire la ville à son nom...
Je joins une image de Caserte, la plus grande résidence royale au monde, mise en chantier en 1751 à la demande de Charles de Bourbon, à vingt-cinq kilomètres au nord de Naples...
(Actéon) est mi-homme, mi-cerf... il regarde par-dessus son épaule en direction du chien debout sur deux pattes qui s’agrippe à sa hanche... je le regarde en face...Il crie, sans voix, et j’ai écrit au stylo sur le dos de ma main :
Nous sommes les chiens
Nous sommes les chiens.
D’une (très souvent) à quatre lignes (parfois) à l’isolement décentré, dont la petitesse du corps typographique choisi, ne souffrent pas une lecture hors du plan focal de la page, réclament de souples cristallins, invitent à remplir chaque mot (l’article, le nom, l’épithète, le verbe parfois...) de son jus sémantique et fonctionnel (cela m’a fait penser un peu à vers de Roger Lewinter.)
Qui vole une abeille dans l’essaim
Quelle est la mesure de l’exclusion
Narrations, des paysages mythologiques quasi hyperréalistes, réels mythologiques, des représentations médiatisées (peintures, photos reproduites en N&B, discrètes, nécessaires et suffisantes, montrent que le point est fait), une citation latine convoquée pour la cause formant le fond, auxquelles participent ces énoncés que suppose un poème hors champ didactique, informulé explicitement.
Conquis par cette communauté de topos exotiques rafraîchissants, je parcours le chapitre (celui-là très consistant, en petit traité à la Quignard), consacré à l’héraldique (notamment). Et d’acquérir avec Jørn H. Sværen une expertise dans le langage des blasons et dans leur énoncé maniéré subjuguant, une fois encore, dont le symbolisme excite imagination.
Il arrive que ces citations constituent à elles seules un chapitre, quelques pages lacunaires, l’assemblage, savant – il y a va de déjouer une récurrence lassante - s’effectuent sans affectation (me fait penser au neutre barthien). Une volonté de précision descriptive et analytique, productrice d’un « plaisir du texte » si singulier, y concourt.
Ou bien de se promener dans un champ de ruines. Les ruines ont leur logique.
*
Dès lors en manque de lointain, je n’ai eu de cesse de désirer de me rendre auprès de Reine d’Angleterre, vision stéréographique recouvrée avec le parallélisme des lignes d’écritures, de me procurer ce précédent ouvrage d’une facture semblable à celle de Musée britannique, d’une perfection qui fait la marque de fabrique des éditions Éric Pesty, la première de couverture enrichie d’une vignette extraite de MORAL EMBLEMS, sélectionnée parmi les lithographies réalisées par publiés par R. L. Stevenson pour accompagner son livres de poèmes. Cela fait sens.
Arkadia est un jardin paysager fondé par la princesse Helena Radziwill (1753-1821)…Il existe un nombre de tels jardins en Europe, avec pour origine l’Angleterre et la période pré-romantique. Les paysages sont des tableaux, une série de scènes aux motifs de l’Antiquité et du moyen-âge : ermitages, grottes, labyrinthe, temples, ruines artificielles…
Je tombe sur la section intitulée JE ME REPRÉSENTE LE LIVRE COMME UN BÂTIMENT qui débute par une paraphrase de Cicéron se référant à Simonide de Ceos : « L’ordre des lieux conserve l’ordre des choses ; les images rappellent les choses elles-mêmes. Les lieux sont les tablettes de cire sur lesquelles on écrit ; les images sont les lettres qu’on y trace. ». Jacques Roubaud a écrit un livre magistral à ce sujet (L'Invention du fils de Leoprepes, éditions Circé, 1993, hommage à Frances Yates, à son référant livre L’art de la mémoire).
seulement plus beau
Une Reine d’Angleterre, qui n’ignorerait pas les conversations que sa consœur la Reine Kristina, roi de Suède de 1632 à 1654, aurait eues avec notre Descartes, s’adresse à M. Stein (que j’ai croisé au MUSEE BRITANNIQUE), en ces termes :
Oslo, le 1er juin 2008,
Cher Stein
… La réaction contre la métaphore dans la poésie ressemble à la réaction contre le figuratif dans l’art pictural. Le vers libre ouvre une série de négations débouchant sur une poésie dénuée de signification symbolique. Une rose est une rose etc. La littérature est la définition de la littérature… On n’échappe pas à l’analogie. L’égalité est la loi. Nous implorons la transcendance...
Je comprends qu’il n’y a pas de solution de continuité entre Reine d’Angleterre et Musée britannique pour la raison même qu’ils reposent chacun sur un principe de solution de continuité.
Jørn H. Sværen est norvégien et doit se confronter au stéréotype des jours et des nuits blancs, la quadrature du cercle polaire. Quand la forme se jette dans le fond, s’y reflète ou y fond, entre en dialectique aux lisérés à forme d’écriture en pattes de granit, toute tentative de poème, superfétatoire, trouble la vision.
Livres-poèmes déboulés au pied de Scandes se jetant à la mer, à l’éclairage d’aurores boréales quand la nuit nie la nuit, et que les fjords s’éclairent aux lumières gorge de pigeons sous des volées de messagers versatiles aux revenantes ondées d’ions verts.
Lyre au fond de l’eau.
