Alessandro de Francesco, " Pour une théorie non-dualiste de la poésie (1960-1989)" par Christian Désagulier

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05 sept.
2021

Alessandro de Francesco, " Pour une théorie non-dualiste de la poésie (1960-1989)" par Christian Désagulier

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Alessandro de Francesco,

 

quid est ergo poesis ? si nemo ex me quaerat, scio ; si quaerenti explicare velim, nescio.
Qu’est-ce alors que la poésie ? Si personne ne me le demande, je le sais ;
si je veux l’expliquer à qui me le demande, je ne sais pas.

Pseudo-Augustin

 

Le titre sibyllin de ce livre est une huître perlière à plus d’un titre, lequel produit de cet étonnement aristotélicien qui oblige. Bien que la lecture de cet ouvrage ne soit pas propice à la jouissance mentale, buccale ou littéraire selon Borges, il y a au moins deux façons de lire ce travail de création théorique ainsi que le caractérise l’auteur, poète, artiste et théoricien tel qu’il se qualifie*.

D’une première façon, au mot le mot à commencer par le titre de cet ouvrage qui reproduit la thèse de doctorat d’Alessandro de Francesco dirigée par Georges Molinié dont Google la sybille nous dit qu’elle fut soutenue à la Sorbonne en 2013 devant un jury composé notamment des professeurs émérites Michel Deguy et Jean-Marie Gleize.

« Pour une théorie… », signifie, que l’auteur adhère à sa propre construction de pensée. Ne signifie pas que l’auteur est pour cette poésie non-dualiste. Signifie a minima que le théoricien est pour sa théorie, ce qui est bien le moins, sans préjuger a priori qu’elle fonde celle du poète. Ne signifie pas que l’artiste-poète adhère, sinon déductivement, à cette poésie qui ne fait ni deux mais une, à une théorie dont le 2 ne serait toutefois pas exclu puisqu’il n’est pas « contre », ni le 1/3 car alors l’ouvrage se serait intitulé « Pour une théorie anti-dualiste… », si l’impossible réfutabilité d’une telle théorie n’en obérait pas la partie blanche de la décimale. Un « pour » ambigu et valeureux pour un non-dualiste. Mais Qu’es aquo ce non-dualisme ?

« J’entends par ‘’non-dualisme poétique’’ des prises de positions théoriques et des techniques textuelles qui sont caractérisées par deux aspects : l’adhérence de la poésie à son propre geste d’énonciation et le rapprochement entre le langage poétique et le réel qui l’entoure et le contient. Le premier aspect répond aux critères cognitifs et logiques du rule following wittgensteinien… Le deuxième aspect s’articule à son tour en deux éléments complémentaires … : le réel-réel, espace « innommable » … extériorité para-perceptuelle énigmatique … ; et le réel-monde-histoire, à savoir les modalités spatio-temporelles, verbales et sociétales par lesquelles l’être humain organise et parcourt le réel. »

Rule following…, alter-lisible, a-suJEt…, bégaiement…, désignification…, grammoclastie…, TPI (Troisième Personne Impersonnelle), un lexique rappelle à la fin du livre quelles significations l’auteur attribue à ces mots et expressions récurrentes, supposant que celle de poésie est bien connue de tous.

Et lecteur pressé d’en savoir plus, tu sauteras du titre à l’index nominum où parmi les 275 noms propres cités tu identifieras ceux qui se distinguent par le nombre de citations, lequel nombre que tu compareras à la moyenne de 5,9 citations/auteur-e, à savoir :

Paul Celan, 91 ; Denis Roche, 71 ; Ludwig Wittgenstein, 67 ; Stéphane Mallarmé, 65 ; André Du Bouchet, 43 ; Claude Royet-Journoud, 43 ; Jean-Marie Gleize, 42 ; Andrea Zanzotto, 42 ; Michel Deguy, 41 ; Henri Meschonnic, 36 ; Gilles Deleuze, 37 ; Pierre Guyotat, 37 ; Jean Daive, 33 ; Jacques Derrida, 32 ; Martin Heidegger, 32 ; Francis Ponge, 24 ; Anne-Marie Albiach, 19 ; Julia Kristeva, 17 ; Edoardo Sanguineti, 16 ; Michel Foucault, 15 ; Christian Prigent, 15 ; Roland Barthes, 15 ; Emmanuel Hocquard, 12 ; Danielle Collobert, 10 ; Georgio Agamben 9 ; Robert Creeley, 9 ; Theodor Adorno, 6 ; Yves Bonnefoy, 6 ; Giuseppe Ungaretti, 5 ;  Charles Baudelaire, 3 ; Kenneth Glodsmith, 2 ; André Breton, 1 ; Jean-Pierre Bobillot, 1 ; Eugène Guillevic, 1 ; Karl Popper, 1…

Appartiennent à l’ensemble des « pour » dont les œuvres significatives dites « « non-dualistes » sont apparues dans la période 1960-1989 et

« Plus particulièrement, les « littéralistes » Gleize, Royet-Journoud et Hocquard souhaitent accomplir, pour ainsi dire, ce dont Wittgenstein ne se considérait pas capable, à savoir réaliser en poésie les conquêtes théoriques auxquelles il a donné une contribution si radicale, rendre poésie sa pensée de la philosophie. Cela va de front, disait-on, avec un refus des ordres méta-langagiers et de la métaphore comme figure poétique par excellence… »

La figure pathétique de Paul Celan, au sens grec de l’épithète**, travaillé par l’opinion radicale de Theodor Adorno, en ce qu’il serait barbare d’écrire un poème après Auschwitz comme entachant la prise de conscience au présent éternel, et lui en poète de franchir sans autre guide que lui-même la porte malgré l’avertissement Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate’, méditant les conditions de possibilité du poème encore qui ne soit pas offense mais offrande fut-elle scellée dans une bouteille à la mer, domine la théorie d’Alessandro de Francesco :

« La poésie aux prises avec le réel, devient une modalité de connaissance et un modèle d’augmentation perceptive du monde, contre l’idée, l’idéalité, l’idéologie, aussi bien que contre l’image et vers les choses… »

Dualistes ne sont pas tous les moins nombreux, affinités italiennes et françaises orientent, qui s’ajoutent aux fabuleux absents (0), aux œuvres desquels tu n’as de cesse de revenir, que cette thèse te ferait un peu honte de fréquenter. La métaphore en ligne de mire, en tant que signe distinctif des poètes dualistes, n’est-ce pas un paradoxe, les non-dualistes ne commettent-ils pas une erreur de parallaxe en la prenant pour cible*** ?

Le titre pourrait être celui d’un roman policier que n’aurait pas désapprouvé le détective Emmanuel Hocquard depuis son Bureau sur l’Atlantique, lequel accueillait les poètes objectivistes non-dualistes par anticipation (Louis Zukofsky, 6 ; Charles Reznikoff, 0 ; George Oppen, 0) et leurs épigones français, objectif au sens anglo-américain ne signifie pas iconoclaste

Ainsi « Pour… » voudrait répondre à quelles conditions compositionnelles il a été possible et continuera de l’être, la perpétuation du poème dans l’amuïssement du mouvement surréaliste et concomitamment aux poésies lettristes, concrètes, spatiales, phoniques post-dadaïstes, à l’issue d’un pacte implicite et circonstanciel passé avec la philosophie en tant que discipline de recherche académique dont la poésie non-dualiste serait une branche dont Heidegger et Wittgenstein, Foucault et Deleuze promettaient des angles d’approche renouvelés : comment à la suite du surmontement antithétique de la grue et du cygne par le coq naissent des coquecigrues.

Mais toute théorisation sur la poésie, cette dernière fût-elle non-dualiste, ses produits des messages codés par la machine enigma à destination des fantômes du passé, n’en obscurcit-elle pas le sens ? L’indéfinissable n’est-il-pas de poésie la plus précise définition ? Impossible de connaître le réel-monde-histoire puisque tout livre, fût-il mallarméen avec une Livre, en participe, introduit le biais qu’il s’ajoute au réel (Kurt Gödel, 0), change irréversiblement le monde, son unique pouvoir, son pouvoir unique.

À  ce premier titre, l’ouvrage d’Alessandro de Francesco peut être lu entre les lignes comme une L      ivre de questions tragiques (Edmond Jabès, 4) tandis que les mâchoires féroces de l’incendie dévorent l’horizon comme l’écrit Borges (0), qui ne croyait pas si bien prédire avant que Giec la sybille le confirme une fois encore.

Le mieux que puisse faire le poème, dualiste ou non, impossible de capturer des photons au filet à papillons, c’est de signifier son incomplétude primordiale, nous combler d’insatisfaction, produire de ces textes réflexes : poème le poème !

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* Quelques-unes de ses créations poétiques et graphiques ont été publiées dans les revues Toute la lire N°3 (éditions TERRACOL, 2017) et 591#5 (les presses du réel, 2019).
** Voir le puissant portrait de Paul Celan par Jean Daive dans La condition d’infini 5, Sous la coupole et les paulownias aux éditions P.O.L, 1995 (in memoriam Renée Saint-Ramon)
*** Ernesto Grassi, La metafora inaudita, La métaphore inouïe in Pascal Quignard, Rhétorique spéculative, éditions Calmann-Lévy, 1995

 

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