Laurent Bouckenooghe et Christophe Pairoux – Crasse par Florence Darpier
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Crasse, coécrit par Laurent Bouckenooghe et Christophe Pairoux, se situe à la frontière du récit et de la poésie et s’impose comme une expérience littéraire brute et viscérale.
Ce texte hybride, oscillant entre prose et déconstruction narrative, immerge le lecteur dans une écriture du chaos où le langage devient une matière vivante et le corps un territoire d’exploration sans limite.
Entre saturation du verbe, fragmentation et visions hallucinatoires, Crasse ne propose pas une linéarité mais une absorption totale où chaque phrase est une onde de choc, chaque mot une atteinte à la logique du récit.
Au lieu d'un développement narratif classique, le livre progresse par intensifications. Chaque fragment ajoute une couche de sensations, de violence et d'accumulation de la langue sans jamais aboutir à une structuration ordonnée. Chaque passage fonctionne comme un poème en prose autonome, lisible isolément, tout en contribuant à un effondrement progressif du texte sur lui-même.
Dès les premières pages, les auteurs imposent une écriture suffocante où chaque phrase est un assaut, chaque mot une attaque contre les attentes du lecteur. Alternant les longues phrases étirées jusqu’à l’épuisement et les brisures abruptes, les textes intensifient en permanence l'impression d’étouffement.
La chair, les fluides corporels, la décomposition sont omniprésents. Loin d’être un simple artifice provocateur, cette exploration du corps dans ses formes les plus crues se modèle dans une écriture qui devient elle-même une matière organique qui suinte, dégouline. Chaque mot transpire, déborde, enferme le lecteur dans une expérience physique et sensorielle totale où les protagonistes envisagés se diluent paradoxalement en perdant présence à l'endroit même où ils prennent matière.
Aussi les lieux ne sont pas de simples espaces physiques : ils se transforment en réceptacles de souvenirs et de phantasmes, hantant les personnages et le récit lui-même. La chambre close, initialement tangible, devient une projection mentale où se condensent les angoisses et les obsessions. Elle se métamorphose en un labyrinthe psychique où chaque détail, chaque ombre, semblent surgir d’un passé refoulé voire d’une hallucination persistante.
L’espace devient dès lors un piège, un huis-clos oppressant. Malgré la mention d'une fenêtre et d’un extérieur hypothétique, on suppose un jardin, le lieu demeure une prison, un miroir déformant de la psyché des personnages, où tout se répète sans cesse : une scène où tout se fait collusion.
C'est de là que Crasse emprunte à la théâtralité sa manière d’orchestrer les voix. Comme dans la tragédie antique, le texte semble habité par un chœur multiple qui ne se contente pas d’accompagner l’action mais qui en exacerbe l’intensité. Ces voix se superposent, s’entrechoquent, amplifient le tumulte verbal et sensoriel qui habite chaque poème et, à la manière des chœurs tragiques, commentent, questionnent, jugent, tout en incarnant une conscience collective dissoute dans le texte.
Si le texte s’inscrit pleinement dans une tradition littéraire transgressive, ce recueil prolonge surtout l’écriture de la marge, de l’excès et de la souillure que portent Artaud, Guyotat, Genet, Bataille ou Burroughs. L’influence d’Artaud se manifeste dans la parole incantatoire qui touche directement au système nerveux, tandis que Guyotat et Genet résonnent dans l’exaltation de la marginalité, Bataille dans l'érotisme sordide et Burroughs dans l’éclatement narratif et la saturation du langage. Crasse ne se limite pourtant pas à cette filiation : il s’inspire aussi d’un cinéma sensoriel et dérangeant – celui de Gaspar Noé, Philippe Grandrieux ou David Lynch – où l’image, le son et le corps plongent le spectateur dans une épreuve physique et mentale, bien au-delà de la narration.
Avec Crasse, Laurent Bouckenooghe et Christophe Pairoux nous donnent à lire une œuvre marquée par la radicalité, sans concession ni échappatoire, un coup infligé par la violence de la langue, du corps et du lieu.