TOUT HOMÈRE, nouvelle traduction par Christian Désagulier

Les Parutions

23 janv.
2021

TOUT HOMÈRE, nouvelle traduction par Christian Désagulier

  • Partager sur Facebook
TOUT HOMÈRE, nouvelle traduction

 

 

TOUT HOMÈRE ?

 

 

Homère, tel est le nom propre que la tradition attribue à l’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée fût-il un, trois, quelques hellénistes accréditent cette hypothèse en repérant des changements de styles, ou bien encore une femme..

L’Iliade (VIIIe siècle av. J.-C.) soit 15337 hexamètres dactyliques, 24 chants, 17 traductions en français depuis le XVIe siècle dont 8 au XXe. A celle de Paul Mazon (1937-1938) en prose, le texte grec sur la belle page pour les hellénisants, aux indispensables scholies de l’édition des Belles Lettres, vient s’ajouter dans ce TOUT HOMERE la première du XXIe siècle en majestueux vers blancs de Pierre Judet de La Combe ..

L’Odyssée (fin du VIIIe siècle av. J.-C.) soit 12109 hexamètres dactyliques, 24 chants, 21 traductions en français depuis le XVIe siècle dont pas moins de 15 au XXe. Celle historique de Victor Bérard (1924) en prose d’alexandrins blancs, un exemple de « faire », de ποιειν / poiein, accompagne le texte grec juxtalinéaire dans l’édition des Belles Lettres, est celle reprise ici, allégée des scholies, indépassable et indépassée fût-ce par des poètes de renom..

Que l’on juge par soi-même celle qu’il convient de préférer dès le vers 1 du Chant I de l’Odyssée :

Anδρα µoι εnnεπε, Μouσα, πoλuτρoπon, oς µαλα πoλλα

 

que Leconte de Lisle traduit en prose par :

Dis-moi, Muse, cet homme subtil qui erra si longtemps, …

Philippe Jaccottet en vers par :

Ô Muse, conte-moi l’aventure de l’inventif :

tandis que pour Victor Bérard :

C’est l’Homme aux mille tours, Muse, qu’il faut me dire, …

car πoλuτρoπon / polútropon du (I, v.1) dit bien « l’Homme aux mille tours ». Du reste, Homère n’est pas en manque pour définir les qualités d’Ulysse : πoλυμhχαnoς Oδυσσευς / polumekhanos Odusseùs désignera de manière récurrente Ulysse l’inventif, l’ingénieux ; polúmetis l’homme aux mille ruses1, l’endurant polútlas, le saccageur de ville ptolipórthios et megalêtôr l’homme au grand cœur..

Les fragments du « cycle troyen » attribuables à un pseudo Homère comprenant avec l’Iliade et l’Odyssée, les Chants Cypriens ou Cypria, l’Ethiopide, la Petite Iliade, le Sac de Troie, les Retours et la Télégonie sont également produits dans cette édition avec les Hymnes et les Divertissements homériques parmi lesquels La bataille de la belette et des souris préfigurant fabuleusement celle de Troie..

Des Chants Cypriens (VIe siècle av. J.-C), sur les 11 livres résumés dans la Chrestomathie de Proclus (Ve siècle ap. J.-C), subsistent une cinquantaine de lignes continuant d’émettre activement dans un nombre limité de scholies..

Les Chants cypriens lesquels auraient constitué la dot de la fille d’Homère selon Pindare, permettent de reconstituer en détails concordants ou divergents les tenants et aboutissants à la guerre des guerres mythologiques, tous évènements intervenus pendant les 9 années de siège avant que ne débute la 10ème et dernière dans l’Iliade. Parmi les 31 fragments des Cypria on voudrait extraire le fragment 27 (p. 1039) à l’appui de nos dires concernant l’inventivité exceptionnelle qu’Homère attribue à Ulysse dans l’Odyssée en niant l’existence de Palamède :

Dans les Chants Cypriens, Ulysse, cherchant à se soustraire à l’expédition de Troie, se faisait passer pour fou. Palamède, qui dénonça sa ruse, le paya de sa vie (frag. 27)

  1. Pausanias 10.31.2. Palamède se noya lors d’une sortie de pêche, et ses meurtriers furent Diomède et Ulysse : je le sais pour l’avoir lu dans les Chants Cypriens.

La fable 95 de Hygin (64-17 av. J.C.) nous en dit plus. Ulysse voue une rancune tenace à Palamède depuis que ce dernier chargé du recrutement en préparation de la guerre se rendant à Ithaque surprend notre futur héros en train de labourer son champ la charrue tirée à hue et à dia attelée qu’elle est d’un bœuf et d’un cheval. Palamède se saisissant de Télémaque au berceau, pose le nouveau-né devant le soc et déjoue ainsi le stratagème d’Ulysse qui, cessant de feindre la folie pour être réformé, consent à rejoindre la coalition des chefs alliés en vue du prochain débarquement en Troade..

Une rancune que la rivalité va transformer en haine. L’homme aux mille ruses, Ulysse polumetis, tiendra sa vengeance de jaloux lorsqu’il parviendra à noyer Palamède au cours d’une sortie de pêche ou bien, sans se mouiller les mains selon l’Épitomé d’Apollodore (Ier ou IIe siècle av. J.-C), lorsqu’à l’issue d’une machination machiavélique qui verra Palamède traduit en cours martiale, de s’innocenter selon le critère de Karl Popper : une injustice dont on sait qu’Eschyle, Sophocle et Euripide2 feront des tragédies dont nous restent seulement hélas quelques fragments qui sont pourtant suffisamment assez..

Car dans les Cypria, le véritable « inventif » c’est Palamède, jamais nommé ni renommé par Homère ni dans l’Iliade ni dans l’Odyssée, une lacune criante à valeur en creux significative, un héros dont il ne pouvait pas ignorer le rôle dans la Guerre de Troie sinon sciemment, dont la preuve par l’absurde est établie dans l’énoncé des noms de pays figurant au Catalogue des vaisseaux (Iliade, II v. 484-780) où toute référence à Nauplie, la patrie de Palamède, est absente, ceci présumant une volonté d’effacement quand on sait la valeur suprême attribuée au renom (au kléos) dans la Grèce antique (2,3)..

Palamède le polymekanos, l’inventeur des jeux de dames et d’osselets pour occuper l’esprit des soldats sujets à la famine pendant le siège de Troie, le concepteur du jeu de dés sans lesquels le hasard aurait été aboli2.

Palamède en inventeur des nombres, du décompte du temps, des poids et mesures et  des lettres θ, ξ , φ  et χ d’après Pline4. Ulysse affirmait que la forme des signes en avait été inspirée par l’observation du vol des grues de sorte que les grues en étaient les véritables inventeresses..

Palamède en « poète épique »,  eπoποιoς / epopoios (Himérios, IVe siècle ap. J.-C.) dont la geste aurait été chantée dans une conjecturale Palamédie (fragment de Mnaséas, IIIe siècle av. J.-C) et les œuvres détruites par Homère comme une autre légende le prétend5..

« Tout », « Homère » : est-ce bien certain ? Il y a tout ce qu’Homère raconte et tout ce qu’il omet de ‘’re’..

NB : Hellénisants et hellénistes nous pardonneront l'absence des signes diacritiques (esprits rudes et doux, accents toniques, signes philologiques de quantité,...) qu'il n'a pas été techniquement possible de reproduire ici.

1 Ulysse, l’homme aux mille ruses dont une inspira à James Joyce le personnage de Stephen Dedalus d’après Dédale crédité de l’invention du labyrinthe où Jorge Luis Borges continue de nous perdre, de nous en faire perdre le fil..

 2 François Jouan, Euripide et les légendes des chants cypriens, Des origines de la guerre de Troie à l’Iliade, éd. Les Belles Lettres, 1966.

3 Jesper Svenbro, Phrasikleia, Anthropologie de la lecture en Grèce ancienne, éd. La Découverte, 1988.

4 Marcel Détienne, L’écriture d’Orphée, Gallimard, 1989.

5 Vellay Charles, La Palamédie. In: Bulletin de l'Association Guillaume Budé, n°2, juin 1956. pp. 55-67 https://www.persee.fr/doc/bude_0004-5527_1956_num_1_2_3735

 

Retour à la liste des Parutions de sitaudis