Théo Casciani - Insula par Jacques Barbaut

Les Parutions

6 janv.
2026

Théo Casciani - Insula par Jacques Barbaut

Théo Casciani - Insula

 

En un temps de légère anticipation — en France, l’extrême droite est arrivée au pouvoir, sur les aéroports ce sont les oiseaux qui chassent les drones, et lorsque l’on quitte pour un temps ses écrans, on se dit « ça y est, c’est bon, je vais faire du réel ».

 

Une fête orgiaque dans le quartier financier du cœur de Londres au sommet d’un building — une fête voisine de celle, vibrionesque, de Mascarade de Robert Coover —, zone dédiée à ce qu’on appelle le cruising, où l’on trouve de tout : « des dykes et des junkies, des beaufs et des libéraux » ; dans ces bureaux vitrés s’échangent des produits et des devises à longueur de journée, des corps et des fluides la nuit tombée.

 

Dans cette partouze qui vibre d’autant mieux que la planète vit sous la menace annoncée d’une catastrophe imminente, séisme ou tremblement de terre — « Le monde entier attendait la secousse, et moi, je voulais juste qu’il m’embrasse » —, circule une drogue d’un nouveau genre baptisée INSULA — à moins qu’il ne s’agisse d’un jeu de réalité virtuelle, ou l’une induisant l’autre —, un comprimé que l’on chope sur le darknet et qui procure l’expérience la plus immersive jamais connue : « Il ne voulait pas en dire davantage ; il lui avait juste décrit une montagne dans la mer. »

 

Ce départ somme toute convenu, et un projet de livre annoncé — « Morale, c’était son nom, était un roman que je voulais inaugurer avec le mot “bien” et conclure par le mot “mal” pour explorer ce qu’il y a entre les deux » vont littéralement se fracasser, percutés de plein fouet qu’ils sont par un événement tragique ; « je »/le narrateur/Théo/son avatar comprend que le cancer de son père est gravissime ; la mort à Cochin, brusque, invraisemblable, inenvisagée ; euthanasie, obsèques — « le manuscrit de Morale glissé dans le cercueil à contrecœur » (comment mieux faire comprendre que le projet initial est lui aussi mort et enterré) ; un secret de famille enfoui qui logiquement s’ensuit.

 

Cette mort inassimilable qu’aucun livre de littérature ne l’avait préparé à affronter — et la liste donnée (Bolaño, Lautréamont, Sénèque, Lispector, Boccace, Sebald…), dans son disparate même, semble en effet dérisoire — est l’occasion pour une bouleversante, lancinante déclaration d’amour : l’hommage tragique et réitéré qu’un fils rend à son père follement aimé.

 

La catastrophe entraîne alors la narration dans une direction nouvelle — « Game » et « Play » sont les deux parties d’égale longueur qui composent ce livre bifide : Morale est écarté au profit d’Insula ; ce mot, polysémique : une drogue, le symbole (logo) d’un trèfle à quatre lobes, une « puce » typographique, l’inaccessible île d’enfance du père, la région du cerveau (dite aussi cortex insulaire) touchée par la tumeur, un univers alternatif, virtuel et horrifique, qui sombre dans un very bad trip, où le sperme coule en cascade et au coin des yeux ; une dimension hallucinée, conjuratoire, un devenir-cauchemar du monde où conduit la consommation du comprimé ; le titre enfin de ce livre de substitution que vous tenez entre les mains — « Ce nest pas le roman que javais promis d’écrire ; ce nest pas l’histoire que je voulais raconter » (p. 149) ; mix hybride, hétéroclite, impur — « une citation de Kathy Acker partagée par Elon Musk ».

 

Dans ce livre branque — où quelque chose, entre « Bien ; » et « ; mal », incipit et excipit, a dérapé —, où, pour parler de l’émotion, Foster Wallace, Mallarmé et Madame de Staël sont cités dans une même phrase, où Casciani fait un usage tout à fait inusité — inusité, immodéré et remarquable — du point-virgule, les notions plus ou moins stabilisées comme narrateur et auteur, personnage ou ami proche, virtualité et réalité, le réel et son double, sont gravement perturbées, les frontières entre simulation, fiction, autofiction et autobiographie mouvantes ou indistinctes, le faux et le vrai, le digital et le dur, entremêlés ou entretissés parfois jusqu’au malaise.

 

Théo/son avatar/« je »/le narrateur, qui se sent à l’étroit dans la binarité, introduit le trouble dans les identités — sexuelles, mais pas que — et revendique le droit à personnalité multiple : « Je crois que j’en ai assez de ne pas pouvoir être partout à la fois et accepter chacune de mes dimensions […] assez de taire que je suis aussi bien une adolescente venue d’une commune d’extrême droite qu’un troll noyé dans le culte des écrans, un emo qui cherche le contrôle autant qu’un écrivain branché et mythomane […] quelqu’un qui ment, quelqu’un d’honnête, un mort, un vivant, et les deux à la fois, un garçon, une fille, et les deux à la fois, que je suis composite, contradictoire, que je ne suis jamais seul parce que j’ai plusieurs versions. » (p. 100)

 

 

 

 

 

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