Alain Le Beuze - Toucher l’intranquillité du monde par Marie-Hélène Prouteau
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Avec ce titre qui fait signe vers Fernando Pessoa et son Livre de l’intranquillité, Alain Le Beuze place sa poésie sous le signe de l’incomplétude et de la force de la mélancolie. De nombreux poèmes du recueil prennent source dans des livres d’artistes auxquels le poète a pris part ou dans des œuvres picturales d’artistes proches de sa sensibilité. C’est dire si dans ce dialogue poésie /peinture, les paysages se font les projections d’une poétique de l’âme. Esquissant les lignes d’un horizon marqué par la fin des choses. Par la fin d’un monde.
Des vies se finissent. Une vieille femme vit esseulée, à la maison de retraite, « en regardant la pluie chagriner ses jours sur les vitres de sa chambre ». Tous les signes de la perte se conjuguent sans sentimentalisme. Juste des sensations de la vie de tous les jours. Son petit chien qui « n’aboie plus que dans ses rêves ». Le peu qui demeure de vie subsiste sous forme fantomale. Ailleurs, c’est une figure de peintre que dessine Alain Le Beuze. Un vieux peintre se mourant à l’hôpital médite sur sa dernière « œuvre inachevée ». Une marine avec bateaux sardiniers dans la baie. On pense à La Promenade au phare de Virginia Woolf où la peintre Lily Briscoe ne parvient pas à achever son tableau. Chez Alain Le Beuze, le peintre s’échappe en imagination par la fenêtre, alors que « ses mains fébriles effleurent le drap/ comme pour réapprivoiser des gestes disparus ». Il entre littéralement dans son tableau. Et croit voir apparaître les couleurs des voiles de bateaux. Comme Lily Briscoe, il pourrait dire « J’ai eu ma vision ». Mais c’est l’apparition finale de la Mort. « Est-ce le visage effrayé de l’artiste ou la face hagarde du passeur qui l’invite à franchir les eaux flamboyantes de la baie sur l’un de ses frêles sardiniers ? ».
Tout se passe ainsi dans l’univers mental d’Alain Le Beuze par touches subtiles, imperceptibles, à mots couverts. Comme en fondu enchaîné, entre le réel et le surréel. La simplicité n’empêche pas la recherche de mots rares.
Paysage d’un monde qui finit, avec ses vies minuscules. « Enfant qui garde les vaches », « porteuse d’eau », « pays noir », « enfance lointaine /malade de son pays/perdu », « muets contorsionnés / sur le calvaire scabieux ». Il est beaucoup question de disparitions, d’absences, de deuils dans ces vers.
On n’est pas étonné de voir surgir « Monsieur Verlaine », comme Alain Le Beuze le nomme en citant un vers célèbre, qui prend le relai de Pessoa pour la tonalité de tristesse vague.
Neuf parties à ce recueil. Impatience de la nuit, Verloren, Baraques, Nocturne, D’un ciel l’autre, L’empreinte du hasard, Vocatif, Gavrinis, Épars. Les titres jouant d’une polyphonie nominative, hors les frontières, disent la variété de la palette du rapport au monde du poète, essentiellement discordant. Ici, c’est « la fraternité de leurs ombres » dans une ville d’après-guerre en ruines attendant la reconstruction. « Les soldats de bois ont remplacé les vert-de-gris ». Est-ce Lorient ou Brest ? On ne le saura pas. Plus loin, dans la blancheur d’un ciel, la superbe évocation d’Anatole et de l’immense douleur d’un père non nommé - on devine qu’il s’agit de Mallarmé s’épanchant dans son Tombeau d’Anatole. Ailleurs, se décline le « Vocatif » qu’Alain Le Beuze dédie « aux fusillés de Kerfany-les-pins ». Plus loin, passe la grande poète de Moscou dans la tourmente de la guerre de 14-18 : « Le ciel de Moscou brûle Marina ». Ou se déploie « la nuit de Gavrinis », haut lieu de la Préhistoire gardant ses signes d’ombre dans « la lumière infinie des temps immémoriaux ». Sans oublier le poème dédié à « Ceux de la Kolyma et d’ailleurs ». Ni les artistes cités en exergue, Alexandre Hollan, Nelly Sachs, Carles Diaz et Marie-Alloy.
Au final du recueil, plane un papillon, « Thanassius », au beau nom inventé qui fait entendre Thanatos et alerte le lecteur. Ce papillon crépusculaire se souvenant « de la chaleur égarée/d’un lointain été » nous renvoie à cette lyrique en sourdine de l’irrémédiable qui fait l’originalité d’Alain Le Beuze.