Un bout de bois qui chante par Thomas Dunoyer de Segonzac
- Partager sur :
- Partager sur Facebook
- Épingler sur Pinterest
Un bout de bois qui chante :
J'ai trouvé dans la rue un livre sur un animal sauvage : le tigre.
Le tigre fait rire les enfants, c'est imprononçable.
Je dois garder les yeux ouverts en permanence au milieu des autres fauves. Il y a quand même un discours, on se rend compte d'un grand problème de régularité, de gentillesse, d'attention, un traitement lourd qui alourdit la langue, c'est la solitude et les loyers le problème. Le facteur qui sonne, les recommandés, l'argent dû, le baratin culturel de la base au sommet, de la société de crédit à la société d'édition. Maintenant la différence fondamentale c'est le positionnement dans les différents milieux qui tous sont également étouffants et imbibés de brutalité. Mais heureusement ce n'est pas tout.
Tout le système électrique de l'écriture culturelle saute, compteur après compteur, boitier après boitier, paf, paf, paf. Je lis : « MISE EN DEMEURE DU Délivrée par », et je n'y comprends pas grand chose. Le Service de Facturation, Vos Références, Votre gestionnaire, le CSS, l'OTANE, la ligne droite internationale, la voie postale, les animaux du zoo lâchés sur la ville vidée de ses habitants et la pluie du haut. Toute cette culture que je reçois par la poste ! Il y a donc un orage de soleil depuis hier.
Nous sommes bombardées de pluie solaire magnifique. L'intelligence artificière.
Un oiseau passe devant ma fenêtre en volant très bas. La régularisation viendra de l'extérieur, le dérèglement salvateur serait utile, pour être débarrassé : je veux dire quand on pourra lire des portes et des fenêtres et des fauves. Les anonymes comme nous. J'aimerais tellement que les immeubles bougent, avec leur fourrure. On leur dit on essaye, on bouge. Mes collègues sont très grands, les réponses sont à trouver du côté organique, tous les rendez-vous, tous les problèmes. Avec nos nationalités de merde.
Un petit immeuble qui va hyper mal. C'est un désastre. Angoissés, désorganisés, les oiseaux ne supportent même pas ce matin que les arbres bougent légèrement dans le vent. Les immeubles les rassurent, mais ils vont vibrer bientôt. Une montée tout à fait singulière, je trouve les tigres plus présents. Tout le monde grandit énormément en ce moment. Les maths nous parlent : la division.
Si tu prends les gens dans leur contexte, c'est leur vie à eux : c'est vraiment la façon de sentir la vie. On respire à un deuxième niveau avec les mots en permanence dans la tête. Et c'est très déstabilisant. Le travail de la police. Ce sont des îles sans aucun fruit. Tout le monde est ravagé.
Le masque dans le dos permet d'éviter les attaques. Les bouts de bois chantent. Personne ne veut travailler, tout le monde a l'air très antipathique, rien n'arrive à temps et tout est mal fait. Je rêve de rester là pour toujours.Toutes les régions pleines de fascistes, ça va de soi, mais les lignes de métro se développent toutes seules dans la terre.
Son problème c'est qu'il va toujours avec les grands et qu'il les insulte. Alors du coup on va le libérer à 14h10, c'est déjà pas mal. Il faut toujours appeler l'encadrement. Qui te dit qu'on n'a pas à faire ça ? Il s'adresse pas beaucoup à moi, mais je lui fais voir : dans la rue quand il voit des panneaux il commence à les lire, les chiffres des bus, notre restaurant. Les arbres, plus tard des planches qui parlent.
Quand Leadbelly chante et que je l'écoute les yeux fermés dans le métro en attendant que la compression s'arrête, en attendant de pouvoir les rouvrir, je me dis et me répète : « C'est un bout de bois qui chante ». Et ça me rabat de la joie dessus comme une pâte me dis-je en pensant à Hölderlin :
Et l'orage souterrain
à présent éveillé en fête jusqu'au siège des nuages...
Je n'arrive plus du tout à écouter quand on me parle dans le domaine de l'argent, du travail, dans la descente de police solidifiée en ville, bureau, tables, lectures, chaises, stands. Dans ces moments je regarde derrière et je visualise que les immeubles se mettent à bouger. Ils parlent tout doucement, le sol aussi murmure. Et je suis sans doute aussi un immeuble qui parle pour quelqu'un de beaucoup plus immobile encore, au niveau des poussières ou des astres.
