Bave, rage, contrats par Thomas Dunoyer de Segonzac

Les Incitations

28 janv.
2026

Bave, rage, contrats par Thomas Dunoyer de Segonzac

 

Celui qui veut être au-dessus est une bête enragée, il y a des litres de bave, des montagnes de bave dans la rue. Les monstres bavent de partout.

 

J'ai eu une discussion très bizarre dans la queue du Aldi. Discuter est une chose bizarre, essayer de poser une question n'arrange rien en général, ça ne sert pas à grande chose. Pourquoi viens-tu ? Mais maintenant que tu es là, je me demande à quoi ça sert, pourquoi tu viens dans ces conditions-là ? Je lève les yeux au ciel, il y a quelqu'un sur le toit en face, plus vieux et plus riche que la moyenne. Donc : tout ça va être démoli. Je me méfie de tout ce qui vient du haut. On parle avec les parents, dans un bruit d'œufs dur qu'on casse. Faire redescendre le désespoir est un travail incessant comme faire la vaisselle ou couper des mauvaises herbes. C'est finalement assez joyeux. On échange avec les collègues mais la bave recouvre tout, ce qu'on dit en vient, tout est toujours dit un peu mouillé. De la dynamite s'accumule à chaque échange imparfait, et murit (ou pourrit, ou se mouille) en plein de choses différentes : théories, écouteurs, lamentations, poèmes... Et rien n'explose.

 

Il pleut et alors la cité comme Robespierre a la gueule explosée, la mâchoire qui pend et la bave qui sort de partout. L'eau monte encore. J'entends qu'on me dit, va regarder une vidéo, comme ça tu vas bien me croire, ou l'inverse. Ça cloisonne. Tu connais le milk-shake politique ? Ce monstre, en fait, est en train de baver. Les réunions publiques commencent à faire des bulles dans l'eau, tout est complètement pourri Marie. Je suis un des seuls de mon travail à encore aller dans ce bar, le patron est toujours ivre. L'autel fume à ses pieds. Il pleut sur les chaises en plastique devant le PMU, c'est la sueur des hommes d'Etat qui nous dégouline dessus, elle sent mauvais. Elle est pleine de poils armés.

 

Pound : « Ces choses sont habitées par une espèce de simplicité ardente qui est bien au-delà des précisions de l'intellect. » Et alors je regarde autour de moi un peu perdu. Pound, vraiment ? Puis on me parle : Tu connais Ziggy Charcot ? Je ne sais pas quoi répondre, on dirait le nom d'un personnage dessin animé. J'ai fait deux belles sirènes et elles sont si belles. Bienvenue les kids ! Rien de tout ça n'a de sens. Ne commence même pas. Tu vas te faire dégonder dehors. Dégonder ou défoncer je n'ai pas bien compris. Il devient délinquant, je le vois bien. Il tousse bizarre en face de moi, et mon ami passe avec une chaise dans les mains. C'est un organisme vivant. Mon frère, ta sœur, c'est vrai ? Les phrases sortent de leurs bouches comme le pain dans les boulangeries et les points chauds, je sais que ce sont pas les mêmes mais c'est tellement perturbant. Les énoncés se ressemblent, assez malheureusement, comme les croissants et les baguettes bien alignées. Le manque d'argent est comme une explosion, après ça permet aussi de se concentrer sur les livres dans les bacs à 1euro et sur les paroles de la rue qui sont gratuites. C'est une façon positive de faire avec le fait que les énoncés se ressemblent.

 

Ainsi des contrats : signera, signera pas... Un assureur m'insulte au téléphone. Paul-Louis Courier : « Rien n'est si dangereux que de parler à ceux qui sont forts et veulent de l'argent. ». J'ai croisé des élus. J'ai croisé un policier municipal avec son chien en laisse, un tout petit chien qui lui ne bavait pas mais pissait sur les arbres, tranquille comme un bienheureux. Voilà le bon camarade. Un peu plus loin par terre un pigeon crevé (mais que se passe-t-il à ce moment-là ? Je n'ai pas compris si les autres pigeons dansaient autour pour l'honorer ou pour le bouffer.) Je fais de mauvaises suppositions. Tu m'as coursé après, c'est quoi, on dirait de l'italien. Louée soit la princesse pizza des enfants ! Tout le monde mange tellement mal autour de moi. Après il a plongé dans l'eau.

 

Tu fais des sirènes, les véhicules de police organisent les naufrages. Tu sais il est à un mètre de toi, tu n'as pas besoin de crier, tu peux parler plus lentement. Mon associée peut utiliser du feu, de l'électricité, elle habite dans un château avec des champignons. Pourquoi ne pas parler ? Les politiciens peuvent baver pour l'éternité entre eux, ça fera une mer de bave, des requins et des lions de mer s'y développeront et alors tout ça leur pétera au visage. Je vous écoute et je répète, encore et encore.

 

Tout est à terre déjà, les murs deviennent petit à petit transparents, ça va durer un temps indéterminé. La campagne a commencé au travail, j'ai la tête qui se serre de plus en plus étroitement. C'est la terre qui soi-disant ne ment pas qui commencent à déferler en vagues. On nous badigeonne d'engrais puant. Mais il y a de drôles de personnages charmants dans le tramway.

 

Il faut faire avec ce qu'on a sous la main en ce moment, le chauffage est revenu, l'ordinateur a l'air de remarcher, mon voisin a les pieds sur la table. Je passe une journée à prendre les injonctions de face, c'est assez mauvais pour ce qui j'imagine être ma proue, le devant de la coque tape. Je me demande à quoi bon parler, ce qu'on a l'air de s'échanger ne sort pas assez fort et le spray de peinture se disperse dans l'air. À beaucoup le silence est profitable. Parlez un peu pour voir ; dites-nous quelque chose. C'est encore Paul-Louis Courier qui parle, et puis Michael Prophet lui répond dans ma tête :

Écoute ce que je te dis.
Les gens abusent, ils ne savent pas comment choisir.

 

Mais plus on est de fous plus on rit. Les bonnes discussions existent, il y en aura plus à l'avenir, tous les problèmes vont finir par sécher. Pas la peine d'essayer de tenir bon si je sens que je me fais poncer par la logique dans l'espace fermé. Le diamant dans la tête ne suffit pas toujours : car là où la lumière n'arrive pas, diffracter ne sert à rien. Là, il faut un piège à rats dans la tête, une boite avec un trou pour laisser passer les ordres et les contre-ordres et leur donner juste de quoi se désintégrer un peu plus tard, un peu plus loin.