Je crois que le Révérend a un peu forcé sur le champignon par Claude Minière

Les Incitations

30 nov.
2025

Je crois que le Révérend a un peu forcé sur le champignon par Claude Minière

 À l’occasion du neuvième anniversaire de la fillette, le 13 octobre 1875, C. L. Dodgson écrivait à sa nouvelle muse, Gertrude Chataway, dédicataire de The Hunting of the Snark, « Demain, je boirai votre Elfe » (I’ll drink your health)*Puis il ajoutait une recommandation : « Oh, Gertrude, j’espère que vous n’irez pas répéter de pareilles sottises !.. » Les jeux de mots sont parfois des sottises, et des baisers.  Quand James Joyce écrit, dans son Finnegans wake, « Tis jest jibberweek’joke, il rappelle, pour dire que l’on n’est pas sérieux, le poème Jabberwocky que Lewis Carroll avait placé de l’autre côté du miroir.  Nous disons des sottises.  Shakespeare déjà, si je me souviens bien, faisait dire à Macbeth « l’histoire est un conte dit par un idiot », a tale told by an idiot, full of sound and fury.  Il y a parfois dans les aventures d’Alice une furie douce et des frémissements1, cependant nous ne sommes pas au théâtre (lequel exige des situations) mais dans le conte poétique fait de courses, transformations et métamorphoses. Donc, peu de bruits... si ce ne sont ceux d’une secte d’insectes — dont à l’occasion se déclinent les noms : Rocking-horse-fly, Snap-dragon-fly, Bread-and-butter-fly2---, ceux de la vaisselle qui vole, les cris d’une Reine et la chute d’une armure. Alice est Ulysse, l’homme ne sait pas demeurer en repos dans une chambre, nous sommes sous terre, sur terre, dans les airs, les aventures roulent telles le métro (underground) de Céline ou glissent comme une barque sur la rivière. À toute vitesse sur les rails et railleries de la fantaisie qui déraille et introduit du jeu dans les tenons et mortaises, les tenants et les aboutissements de l’ajustement social.   En ralentis ou accélérations, comme le signale le nom de Snark (snail, escargot et shark, requin ; mais aussi : sarcasme) de la fantastique Chasse au Snark, ou les gambades d’un (chaud) rabbit qui veut à toutes fins connaître si l’allure de la petite héroïne est celle d’une tortue.  Le Lapin n’est pas la Baleine blanche cependant il est blanc comme une nuit blanche3. Le trou du lapin comme le coup de bâton du maître Zen vous plonge dans les merveilles.  Nous sommes partis pour une longue journée ou une nuit de veille, l’inconscient ne connaît pas la négation. Le portmanteau alors vaut la valise.  Le français vaut parfois l’anglais, la première question qu’Alice pose à un animal (la souris) est extraite de son manuel de français : « Où est ma chatte ? »  Alice prend souvent des leçons de linguistique, Humpty lui explique  que « slithy means lithe and slimy.  Lithe is the same as active.  You see it’s like a portmanteau, there are two meanings packed up into one word. »

 

 

Lettera amorosa

 

Lettre d’amour, amour de la lettre et des lettres. Les contes inventés par le Révérend Dodgson de fait sont des dessins pour et des conversations avec sa jeune muse.  La Chasse au Snark sera d’une tonalité un peu différente : il s’agit d’un chant, d’une crise ou d’une agonie. Les mots à triple sens ont certes un sens.  Les énonciations improvisées ou exploratrices en tous sens accrochent un sens. Écrire comme le font Lewis Carroll et James Joyce est le moyen de préserver un anniversaire, la page est ce milieu de commémoration d’un corps enfantin.  L’Ulysses de Joyce se termine sur le oui d’un consentement érotique ; le Finnegans embarque la fille aimée et fragile, Lucia, au-delà de l’obscurité. Hum sceptique et amen positif peuvent se mêler quand  Joyce salue le « vieux » Charles Lutwidge Dodgson :  All old Dadgerson’s dodges one conning one’s copying and that’s what wonderland’s wanderlad’ll flaunt to the fair.  A trancedone boy-script with titivits by.  Ahem. Joyce le montrera abondamment, il n’est pas indifférent aux « titivits ». Sous la plume de Joyce, l’innocent Snark réapparaîtra en Cock. Et que deviendra Alice dans Finnegans Wake ?  Elle devient la figure et l’aventure d’un paradis perdu : « Through Wonderlawn’s lost us forever.  Alis, Alas, she broke the glass !  Liddell Loker through the leafery, ours is mistery of pain ».  Les vies se poursuivent through, à travers et de traversPas de micmac, rien de wishi-washy, notre trajet, notre throughjet est tellurique et cosmique, et, comme tel, unique comique.  Nous gardons en un livre ce verbaradis des amours enfantines.4  Joyce nous a appris à lire Lewis Carroll, à l’envers comme à l’avant.

 

 

Un en deux en un

 

« Et si l’étoile sourit, ainsi changée,
qu’en fut-il donc pour moi qui par nature suis si souvent
apte à me transformer ! » DANTE, Paradis, V, 97-99.

 

 

 

Une des passions que partagent Carroll et Joyce est celle des fusions et fractions de personnages en doubles et dédoublement, formant binômes. Shem et Sham (aux consonances bibliques) dans Finnegans wake formeront bientôt le duo BUTT and TAFF.  Alice de l’autre côté du miroir croisera la route de TWEEDLEDUM et TWEEDLEDEE, celle du Cavalier blanc avec le Cavalier rouge, elle s’entretiendra avec deux « minettes », l’une noire, l’autre blanche ; elle-même, Alice, converse souvent avec son double.  Les personnages ne sont pas avares de variations, ils se fendent volontiers d’une récitation. Le paysage aussi change, du sombre au clair. Et le flux du récit emporte tous les instants riverrun.

D’événements en expectatives, tout se fond dans la logique fluctuante du rêve : l’exploration d’Alice (« Il me reste à entrer dans ce joli jardin ») ou la chasse du Snark littéralement se poursuivent. Que reste-t-il d’un jour d’été, de l’herbe fraîche, d’une rivière, d’un bord de mer ? Les mots ne demeurent pas mais laissent un son, une séquelle, un son de cloche qui s’estompe, riverrun, past Eve and Adam’s, from swerve of shore to bend of bay, c’est parti, de virées en rivage, pages écrites au fil de l’eau cousues de blanc...

Scription et traduction sont alors intimement liées.  Dans une Note sur la traduction, Philippe Jaworski annonçait que « l’intervention « (je souligne) du traducteur dans les scènes loufoques...prend l’allure d’une participation assumée aux joutes verbales ».  On observera en effet que le traducteur des Alice, évidemment intéressé à ces aventures, participe à la réécriture du texte de Lewis Carroll, en prenant quelques libertés.  Elles sont heureuses quand elles produisent des inventions typographiques ; elles le sont moins si « Tant va l’autruche au trot qu’à la fin elle se lasse » (page 344 du volume de La Pléiade) fait regretter Take care of the sense, and the sounds will take care of themselves où demeurait une trace de Dieu.5

 

 

 a little queer

 

It really was a kitten, after all, vous souvenez-vous comment Alice revenait de ce côté-ci du miroir, comment elle reviendra à « la réalité » ?  En caressant sa petite chatte noire, qui échappe à la Reine rouge.  La chatte est la source, l’œil, l’origine. Retour à la case départ. Past Eve et Adam’s comme dira Joyce, les avirons nous conduisent au rivage d’où nous arrivons.   Cependant, nous n’ignorerons pas que les transformations subies par le corps peuvent (et surtout si nous sommes à l’époque victorienne) être inconfortables et inquiétantes.  Au Paradis du poète florentin, les mutations étaient ascendantes ; ici, au pays des merveilles, elles laissent parfois perplexe.  Alice parle d’expérience quand elle prévient le Caterpillar6 : « quand viendra le temps de la chrysalide...puis le temps du papillon...Je parie que vous vous sentirez un peu chose (you’ll feel a little queer) »  Le révérend Dodgson, lui aussi, sans doute, quand sa jeune muse sera devenue adulte, se sentira un peu désorienté. Et moi...Boojum, Boojum... je fais tourner le mot dans mon oreille, avec l’espoir de lever un ange, une nymphette, For the Snark was a Boojum, you see.  Je dois freiner, je crois que le Révérend a un peu trop appuyé sur le champignon.

 

 

Les effets du champignon

Le champignon a, comme l’on sait, de grands pouvoirs.  Vous en grignotez un petit morceau et vous devenez très grand ou tout petit.  C’est le problème d’Alice, elle veut retrouver sa taille « normale ».  Dans le chapitre V d’Alice au pays des Merveilles il lui est proposé un remède. 

Mais ce n’est pas si simple car il y a deux côtés de l’action, il faut faire un choix : Alice remained looking thoughtfully at the mushroom for a minute, trying to make out which were the two sides of it ; and, as it was perfectly round, she found this a very difficult question. « Alice une minute resta songeuse, s’efforçant de déterminer ce qu’étaient l’un et l’autre côté ; comme le champignon était parfaitement rond, le problème lui parut très difficile à résoudre. » C’est bien pourtant en grignotant un morceau de champignon, à gauche ou à droite, qu’elle se verra grandir ou diminuer. Lewis Carroll et James Joyce demeurent les grands maîtres de l’hallucination douce.

 

 

* Voir dans Alice suivi de La Chasse au Snark, édition bilingue, traductions nouvelles  de Philippe Jaworski, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, la Notice p.932-934.

1 Jaworski dédie son ouvrage à Papillon.
2 Dans une publicité pour une compagnie de transport aérien, l’actrice Penélope (!) Cruz nous lance l’invitation suivante : Fly with me.
Moby-Dick paraît en 1851, La Chasse au Snark en mars 1876, Finnegans Wake paraîtra en 1939.
4 Et ainsi des chansons de ma mère je ne comprenais gut mais je m’en souviens comme des rivières du bade-wurtemberg.  J’écris aujourd’hui de l’autre côté de Joyce, j’écris de ce côté du paradis, car je sais que les vers relèvent de such human Perversity.(comme il est dit au pays des merveilles).
5 Page 669 du volume de La Pléiade, le lecteur français ne comprendra pas qu’Alice soit soupçonnée d’être une abeille si le traducteur néglige que par le mot honey-comb (rayon de ruche) peigne et miel peuvent effectivement être associés (dans cette scène, Alice s’applique à peigner le Frelon).
6 Ibid. page 260.