Claudel, le parti-pris des choses par Claude Minière

Les Incitations

21 mars
2023

Claudel, le parti-pris des choses par Claude Minière

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   Notre éducation laïque (et « révolutionnaire ») à la plupart d’entre nous fit manquer Claudel.  Et pourtant, étudiant les publications poétiques  d’aujourd’hui, on doit se rendre à l’évidence :  Claudel est présent, et il a des enfants.  Il y a eu chez lui un parti-pris des choses non pas muettes mais ne parlant que confusément, et en attente d’explication.  Ainsi dira-t-il de Virgile :

                    « Il t’explique tout, Cybèle, il formule ta fertilité »

ou, dans son Art Poétique : « Le monde est une immense matière qui attend le poëte pour en dégager le sens et pour le transformer en action de grâces. »  Bien sûr, « action de grâces » fera tiquer plus d’un contemporain, c’est ici le Claudel au manifeste catholique.  Mais plus largement on peut entendre la formule comme traduisant le mouvement : « Le mouvement n’est pas un état passif, il est le premier sens que l’élément possède de lui-même, en n’étant pas de lui-même. »

Nomination, énumération

   La production poétique est affaire de nomination.  Par l’énumération et la nomination, le poëte »coopère » à l’existence des choses :

                           « Ainsi quand tu parles, ô poëte, dans une énumération délectable

                               Proférant de chaque chose le nom,

                               Comme un père tu l’appelles mystérieusement dans son principe,

                               et selon que jadis

                               Tu participes à la création, tu coopères à son existence ! »

                                                                                                                             (Odes)

Regarder ce qui nous regarde

   « Délectable », j’en conviens, est discutable.  Question de lecture, et il faut croire que « dans le principe était le Verbe ».  Pour le jadis voyez Rimbaud : « Jadis, si je m’en souviens bien, ma vie était un festin. » Le délectable est dans le bouleversement des temps : « nommer une chose, c’est la répéter en court ; c’est substituer au temps qu’elle met à être celui que nous prenons à l’énoncer. »  Dans La légende de Prâkriti --- glose claudélienne du texte sanskrit, récit de la Création --- la poésie sera dite « énumération triomphale ».