Histoires de Samora Mâchel : l’extase scandaleuse de Pierre Guyotat. par Pierre Chopinaud
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Le 19 février dernier a paru chez Gallimard Histoires de Samora Mâchel, quarante après que Pierre Guyotat en a achevé l’écriture qui l’a conduit jusqu’au coma, et six ans après sa mort en février 2020. La publication de cet inédit en 2026 arrive donc comme s’il revenait deux fois d’outre-tombe.
Avec Histoires de Samora Mâchel reviennent, sinon l’indignation, la censure ou la mise sous silence qui ont frappé l’œuvre de Guyotat depuis Tombeau pour cinq cent mille soldats (1967), Prostitution (1975), Progénitures (2000), l’incompréhension, la défiance et l’interdiction sous l’aspect de l’assignation de l’œuvre à l’illisibilité.
Samora Mâchel est une œuvre qui excède et sa réception, par une époque qui la juge illisible, dit surtout de l’époque qu’elle souffre d’une forme d’illettrisme et qu’elle est en danger. Un symptôme de ce malaise dans l’époque est les rires et sarcasmes entendus sur la « scène culturelle centrale » en face de cette œuvre qui revient et dont on rit comme en 1907 on a ri devant les Demoiselles d’Avignon.
A qui veut lire, Histoires de Samora Mâchel se fait voir et entendre dans toute sa clarté. Bien que monstrueuse. La lecture appelle un lecteur qui doit s’excéder lui-même et, lisant l’œuvre, le lecteur non seulement doit mais peut se dépasser. Acte de lecture éprouvant et voluptueux à quoi la civilisation du nihilisme accompli refuse de se prêter parce que l’œuvre la met en danger.
Remarquable en outre est l’aisance avec quoi la critique a ignoré le motif réel du titre de Samora Mâchel ou a voulu croire que ce nom n’était là que pour sa beauté formelle et que l’œuvre était sans rapport avec l’homme réel qui l’a porté.
Si l’arrivée revenante d’Histoires de Samora Mâchel parmi nous manifeste l’illettrisme dont notre civilisation est frappée, il manifeste également son indifférence aux grands mouvements du monde : c’est-à-dire son provincialisme.
Si la figure centrale de l’œuvre n’a de commun avec le réel Samora Machel historique que le nom, l’œuvre tout entière, au plan du contenu comme de l’expression, et par son excès même, porte bien son titre. Car ce qu’excède l’œuvre de Guyotat comme la libération du Mozambique : c’est notre civilisation. C’est précisément pour ça qu’au même titre que l’œuvre politique de la décolonisation, l’œuvre de Guyotat est insupportable. Elle nous excède et cet excès créateur porte sur nous notre propre subversion.
Samora Machel est le leader politique et militaire qui a conduit la guerre de libération du Mozambique, victorieuse en 1975, contre la domination du Portugal après six siècles d’occupation esclavagiste. La même année la musicien italien Luigi Nono fait jouer son œuvre scénique : Au grand soleil d’amour chargé. Hommage Rimbaldien aux victimes femmes de la répression bourgeoise de la Commune de Paris. Le Portugal cède et rend son indépendance au Mozambique après que la Révolution des œillets a renversé le régime fasciste de Salazar. Quand Guyotat entre dans l’écriture de Histoires de Samora Mâchel, en 1979, le gouvernement Marxiste-Léniniste du réel Samora Machel fait face à une contre-insurrection réactionnaire organisée depuis l’Afrique du Sud raciste et suprémaciste qui fera durant 10 ans 1 million de morts.
Décréter que l’œuvre est illisible c’est aussi, en occultant son nom, refuser de voir qu’il est le nom du mouvement par quoi Guyotat, comme Nono dans la musique, a voulu participer, après Rimbaud, Artaud, Césaire, Genet, de la subversion du rapport colonial par quoi le Sud est asservi à l’Occident. Au plan du contenu comme de l’expression l’œuvre est l’acte de ce renversement par quoi notre civilisation s’excède et se transforme. L’accusation d’illisibilité que l’époque porte sur Histoires de Samora Mâchel est l’acte par quoi elle veut résister à ce renversement. Elle est un symptôme de sa régression. Et ce vers quoi régresse notre civilisation en reniant l’œuvre de Guyotat (et sa propre métamorphose historique) c’est précisément le Portugal de Salazar et le suprémacisme blanc : la contre-révolution néocoloniale globale dont le hérault est en 2026 le chef charismatique du techno-Fascisme : le sud-africain pro-apartheid Elon Musk.
Le Mozambique révolutionnaire décolonial et post-esclavagiste est, au plan de la forme, à Histoires de Samora Mâchel ce que l’Algérie de Ahmde Ben Bella est à Tombeau pour cinq cent mille soldats.
Que Histoires de Samora Mâchel soit une œuvre difficile à lire, c’est un fait. Elle est aussi dangereuse, monstrueuse, et d’une certaine façon elle n’est pas innocente. Qu’elle soit illisible : il suffit de la lire pour le réfuter. La lecture de Samora Mâchel est athlétique. C’est un art ou une discipline : art et discipline à quoi le lectorat a été ces quarante dernières années, par les « auteurs », leurs éditeurs, et la critique, déshabitué. Une des vertus de cette œuvre, et non des moindres, tient à ce qu’elle force la civilisation qui la reçoit à évaluer l’art dont elle est capable. Histoires de Samora Mâchel excède le goût et l’art de la civilisation du nihilisme accompli dont le loisir est de lire en deux jours un « roman » qui a besoin de trois semaines du temps de son auteur pour être écrit. Coma (2006), que Pierre Guyotat m’a dicté quand j’avais vingt ans raconte comment Histoires de Samora Mâchel lui a presque coûté la vie.
La lecture est difficile parce qu’elle excède à tous les plans l’expérience consciente de celui qui lit. Elle excède le lecteur, au plan du sens, de la langue, de la forme, de la morale. Elle l’excède dans le sens où elle le force à sortir de lui. Et cette extase appelle un effort. C’est par la répétition qu’apparaît avec clarté la scène de la fiction. Le Français y est rendu à son état majoritaire global de créolité, dans un état de variation, d’opacité, qui lui donne l’aspect d’abord, du point de vue impérial hégémonique de « la culture », d’une langue non familière. Il faut entrer dans cette langue à force de la lire et il faut accepter d’être par la langue créolisé. A mesure que l’on lit ses règles apparaissent, son lexique, sa syntaxe, son ordre, sa mécanique. La mécanique maîtrisée, la fiction apparaît et se déploie dans toute sa vertigineuse, voluptueuse, et terrifiante clarté : d’espace, de temps, de mouvements des « figures » (les personnages ou créatures) dans ces espace-temps.
Histoires de Samora Mâchel c’est la scène économique du bordel de part et d’autre de la Méditerranée, dans un temps historique concentré principalement dans l’immédiate après Seconde guerre mondiale et la fin de la Guerre d’Algérie. Le monde entier, son histoire, son espace, l’univers, et Dieu, ne sont perçus que depuis cette scène économique de l’esclavage prostitutionnel en Europe dans le début de la seconde moitié du XXème siècle.
Au plan de l’espace, le centre de la fiction est un bordel dans Marseille. Le livre s’ouvre sur l’entrée dans l’ « abattaj’ » qui appartient à un Maître de bordel du nom de « Fanget » d’un jeune prostitué mâle « Samora Mâchel » vendu et livré par un intermédiaire, marchand d’esclave, « Eddie Manaut ». « Manaut » rapporte « Samora », marchandise, d’Algérie où il l’a acheté dans le sud du pays, dans le Sahara, à son précédent Maître Lahcen, et livré par bateau : L’Al Djezair.
« por Manaut Eddie, Allah protèj sa vie, qu’ j’a commessionné d’sapt mill’ Francs a, à la levrâson j’fas confiance à not’ Metropol qu’te lui a varsé la parâill’, j’m’a depossedé mon ptets fonds, d’ma mailleûr’, Samora Mâchel… » (lettre du Mac Lahcène, vendeur, au Mac Fanget, acheteur : p 133 »
L’ « abattaj » est le nom du troupeau que possède un maître de bordel : l’ensemble des « putains » qui sont son bien parce qu’il les a achetés et dont il tire profit des passes qu’ils vendent en tant que « prateq », « seceuz », ou « passiv » : actif, suceuse, passif. Outre « Samora », le maître Fanget possède dans son « abattaj » : « Vladia », « Dany », « Horst » ; « Juliot », « Gatien », « Roland ». Ces putains qui sont des esclaves sont sous l’autorité d’un sous-maître, esclave émancipé : « Saadia ».
La réalité sociale hors scène prostitutionnelle esclavagiste, et orgiaque, du bordel, n’apparaît que comme espace de vie d’où provient le client : soldat, milicien, ouvrier. Hors-Champs. Le putain est le plus souvent né putain, de mère putain, et substitue dans le récit de sa généalogie ses maîtres successifs à sa parenté. Histoires de Samora Mâchel est une œuvre dans le bordel et du bordel.
Le bordel est un espace concentrationnaire : une maison d’esclaves ou un camp de concentration.
« Noreddin’ un’ instruet’ que mes 3 sos-mât m’ont fât cadeau a qu’a mort’ içitt’, treiz’ans, (…) a qu’l’nâgr’lui commenç’à lui manger l’cul tot nu a (…) a lui manj’ la tât a qua qu’en fâr d’la charogn.. »
L’œuvre entière est un espace non-humain d’où les idées de justice, de morale, sont absentes. La scène est la réitération perpétuelle et illimitée de la jouissance cruelle et consentie du corps de l’esclave par son maître. Au-delà du bien et du mal.
La substance du texte est la voix. Les voix. Dialogue incessant des « figures » de ce monde infernal qui se parlent, se content, et se racontent. Depuis ce dispositif et dans la voix des putains, des maîtres et des sous-maîtres, les récits s’enchâssent les uns dans les autres, suivant une prolifération infinie qui n’a de limite que la matérialité du livre.
La scène de la fiction, l’enfer que produit Guyotat, pour être vue et entendue, doit être au moins autant lue que parlée. Et ainsi dit, à voix haute, le texte devient chanté. Tant l’écrit que le lu, ou le parler, semble n’avoir pas d’autre finalité que la production de ce chant d’enfer dont on jouit en souffrant de la beauté.
L’expérience que fait le lecteur athlétique de Histoires de Samora Mâchel, c’est d’entrer dans l’œuvre, par la voix, comme un acteur, en quelque sorte, et d’incarner ce monde infernal. A Cela tient sans doute que cette œuvre est dangereuse, car on ne peut pas la lire sans s’excéder, dans l’extase, et devenir complice de celui qui la créée.
Le fond de cette fournaise d’enfer est traversé pourtant par une jubilation comique qui est la joie spirituelle du créateur distincte de la culpabilité de l’auteur et de son complice lecteur qui pour l’acte d’écrire et de lire ne peut-être depuis notre civilisation que condamné. L’expérience la plus troublante que fait l’athlète qui lit Histoire de Samora Mâchel c’est d’éprouver la joie et l’extase scandaleuse de celui qui, jouissant, pute et mac, avec son auteur de l’« ineffable torture », « devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant ! » dont Rimbaud a parlé. Il devient l’Histoire en l’accomplissant dans l’art -comme Samora Machel l’a accompli dans l’action- dont la beauté se nourrit du feu du sang et de la destruction, avec toute sa fatale violence, la précipitant dans un « Grand bond en avant » maoïste, que l’époque, pour se conserver, ne peut que juger coupable, car Histoires de Samora Mâchel l’excède inexorablement.
