Usagers, lecteurs, gibiers à drones par Thomas Dunoyer de Segonzac
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Je ne sais pas comment appeler cet état de tension en miettes, quand je pense toute la journée à lire et que je ne sais pas quoi lire alors que c'est un fond de paroles incessant qui me roule derrière le front.
Vieilles coutumes de nos dépressions adolescentes, ces plis pris pour toute la vie, ces moments où le cerveau formule un besoin de lire qui n'est en fait que le vent d'un joug. Impossible de se réorganiser, les pages défilent et c'est une pâtes trop sèches, en miettes, je suis recouvert de copeaux inutiles et de restes d'écailles de poisson, comme Mandelstam en Arménie.
Blake :
« Rouge-gorge mis en cage,
Voilà tout le ciel en rage.
Un colombier plein de colombes et de ramiers
Fais frissonner l'enfer en tous ses ateliers. »
Le solde insuffisant encore et toujours comme une petite chanson folle, la pression de toute l'eau de la mer quand je descends tout au fond en souvenir. Les écailles me parlent.
Je parcours des livres, chaque partie de ma nuque est tendue. Schwob transpirant, dégoulinant, efface avec sa sueur les pages de son récit de Cartouche. Je pue. On cuit dans Paris en attendant les drones guidés par nos chaleurs de corps, les managers sont en voiture à travers la France, essayant sans doute de se détendre. Lecture, obsessions, retraitement, par où la culture bourgeoise bave sa coquille. Danielle Collobert revenant soudain et remontant à contre-sens :
« à rêver de phrase éparse dans la durée
dissolution
retour du temps »
L'arrêt de tram est plein de pisse, j'essaye de me concentrer sur mon Bataille, ne voulant pas qu'on le lise par dessus mes épaules. Pas du tout fermé à la gêne. Tout le véhicule ensuite est comme la grande salle de l'aide alimentaire de la mairie qui nous attends toutes les semaines hors vacances scolaires dans la salle derrière la maison des curés, avec des portraits de papes et comme ça sent un peu, la vieille qui se faufile entre nous, « Je vais ouvrir la fenêtre, ne bougez pas. » On ne bouge plus. Photo.
Je tourne en rond, pris de rage et de rage... Bataille, toujours trop glauques néanmoins, à faire le guignol pour impressionner les scouts autour de lui dans les rues de Vézelay, insomnie, le rouge-gorge des phrases entendues dans la ville en train de rôtir m'a hurlé dans les oreilles toutes la nuit, dans chaque cellule de peau, beaucoup trop transpiré.
Levé à 2h, impossible de trouver le sommeil. La journée Paris était remplie de bagarres, les gens qui hurlent dans la rue, se battent dans les tramways, dans les files d'attente, et dans les fêtes municipales. La ville a pris mille ans cet été, tout est soudain beaucoup plus vieux, comme les maquettes qu'on faisait enfant dans le seul but de les démolir. Ce n'est pas très rassurant. Usagers, lecteurs, gibiers à drones. Je fouille après avoir allumé pour retrouver une lecture de fin d'enfance, les leçons de morale d'Éluard.
Le livre me glace, pas lu depuis vingt ans et je suis intoxiqué par le côté mauvaise haleine de cigarettes, grands hommes prêtres avec le maquillage qui coule, pyramides ridicules. J'ai dû lire ça à une époque pour faire baisser la pression dans la tête, mais les pressions changent à travers le temps même si elles se maintiennent. Où ai-je lu que les courants qu'on regarde ce matin tourbillonner à la surface de l'eau sont tout bien considérés absolument inchangés depuis la nuit des temps ? Et qu'un tel roi merdique et ridicule du passé a pu contempler la même flotte tourbillonner devant lui, avant probablement de donner un ordre puis de boire un verre d'eau toxique. Roussel :
«Le voisin du chanteur dit : « Bien que vous honore
La modestie avec laquelle plusieurs fois
Vous m'avez dit du mal, déjà, de votre voix,
Je reste convaincu que la salle s'écroule
Quand vous donnez vos sons hauts... »
Et Mandelstam : « Sur la table se déploie une somptueuse syntaxe – de fleurs de champs mélangées, d'alphabets divers, grammaticalement fausse, comme si toutes les formes préscolaires du règne végétal se fondent.... » Soudain je ressens une brutale accélération des mouvements sur le compte dans ma tête, des ordres sont passés à toute vitesse comme des poissons qui sautent hors de l'eau, c'est l'herbe qui pousse.
C'est le dernier virement en général, la panique de lire va passer et demain le besoin va redescendre en pression. Près du corps, lave-moi le nez, la peau. Encore. C'est plein de fleurs qui poussent, et de buissons. La flotte reste la même, les mouvements dans la têtes sont identiques, le contenu des vagues varie.
