AVIS D'ARTISTE (12) par Richard Monnier
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Georg C. Lichtenberg, Alphonse Allais, réellement incohérents.
"On pourrait installer des moulins à café, de céréales ou d'autres choses de ce genre dans les voitures. Ainsi elles auraient quelque chose à faire quand elles rentrent vides à la maison."
Georg Lichtenberg, Brouillons (D 103)
*
- "D'après les principes de notre grand économiste national, nous supprimons les bouillottes et nous les remplaçons par des working-cars. [...] C'est-à-dire des wagons où l'on travaillera pour se réchauffer. [...] Selon ses aptitudes, le voyageur pourra travailler le fer ou le bois, ou bien pétrir du pain. [...] La Compagnie prélèvera un supplément sur les places occupées dans le working-car."
- "Et les produits qui résulteront de ce travail ambulant ?"
- "Reviendront de droit à la Compagnie.
- "Ça c'est du toupet."
- "[ ...] Si nous n'étions pas là pour penser un peu à nos pauvres actionnaires !"
Alphonse Allais, "Ne nous frappons pas".
L'économie, la rentabilité des moyens de transport semble la préoccupation commune aux deux propositions ci-dessus. Alors qu'ils sont généralement reconnus comme fantaisistes, rêveurs, loufoques, adeptes de l'absurde et du non-sens, les deux auteurs semblent de plain-pied avec les activités humaines courantes. Ils ne fuient pas la réalité au contraire, ils jouent avec ce qui est donné et font même preuve d'un certain réalisme. Pour employer un terme anachronique, je dirai qu'ils développent ici une "logique du travail". Bien sûr, la productivité, la rentabilité, ne s'imposent pas encore aux temps des diligences comme au temps de la machine à vapeur mais, à un siècle d'écart, c'est la même disposition d'esprit qui anime les deux auteurs. Quand Alphonse Allais surprend son interlocuteur en disant que les bénéfices reviendront aux actionnaires, il ne fait que confirmer une vérité. Ce n'est pas sa proposition, c'est la société productrice de marchandises conçues non pas pour le bien-être de la population mais pour enrichir les actionnaires qui est absurde.
À partir de l'observation d'un fait courant, poussés par l'irrésistible envie "d'aller jusqu'au bout du concept" les deux auteurs mettent souvent à l'épreuve nos usages et, conséquemment peuvent créer des situations inattendues.
" [...] Il serait possible que le coq-girouette des clochers remonte une pendule [...]" E 482
Comment le mouvement de la girouette peut-il mouvoir le pendule d'une horloge ? Étienne Barilier nous l'explique dans la note de bas de page des "Brouillons" à propos de l'horloge de James Cox qui utilisait la variation de la pression atmosphérique pour mouvoir le pendule de ses horloges. La montée et la descente du mercure communiquaient le mouvement aux rouages. Merveilleuse invention qui a provoqué l'admiration de Lichtenberg et l'envie d'en adapter le principe pour l'intégrer dans son environnement proche, sur le clocher de l'église où l'horloge est à proximité de la girouette, utilisant alors la force du vent. Avant d'être une économie d'énergie, avantage encore peu apprécié à cette époque, ce système révèle le désir de combiner les données naturelles avec les objets quotidiens dans de nouvelles configurations. Ainsi à côté des premiers romantiques qui clamaient leur adhésion à une mythique harmonie universelle, des observateurs moins démonstratifs s'accordaient avec les rythmes de la respiration de la planète Terre. Pendant que des poètes inspirés manifestaient leur fascination pour les tumultes de la Nature, de savants bricoleurs en éprouvaient les forces et captaient juste assez d'énergie pour pouvoir mesurer le temps de notre séjour.
Dans son texte intitulé "Reconstituons notre système de défense nationale", Alphonse Allais répond à ce qui lui paraît être une menace pour la France.
"Messieurs nos ennemis détiennent des cartes de France comme je nous en souhaiterais à nous-mêmes. Les états-majors étrangers connaissent la France mieux que nous : c'est entendu. Eh bien on pourrait réduire à néant cette formidable documentation. Il s'agirait de changer de fond en comble l'organisation routière de la France." [...] Au lieu d'être fixes, comme cela se pratique généralement, les clochers seront mobiles. En cas d'invasion, les clochers posés sur d'énormes rouleaux, se déplaceront halés par toute la population et viendront se placer au cœur même de la rase campagne, complétant ainsi le déroutement des armées ennemies."
Plus de vingt ans après, la victoire de l'Empire Allemand sur la France en 1871 est encore très présente dans les esprits. Alphonse Allais l'évoque à plusieurs reprises, ce projet répond bien à une menace. Mais plutôt que de chercher à surenchérir sur la puissance de l'ennemi, plutôt que de rentrer dans une course à l'armement comme on dit aujourd'hui, il propose de remettre en question notre propre organisation, de rendre mobiles nos repères habituels. Il faut empêcher l'ennemi de pouvoir planifier une attaque en l'empêchant de cartographier le territoire. Ce qui impose, c'est vrai, une sévère discipline aux français : pas question de se complaire dans une situation fixe ni dans des comportements attendus. Alphonse Allais ne le précise pas, mais si les lecteurs veulent bien le suivre jusqu'au bout du concept, ils comprendront que cette radicale désorganisation produirait également une déroute à l'intérieur même de la société française. Que deviendraient les villageois sans leur clocher ? Cette question à elle seule est déjà un programme réjouissant qui n'est pas étranger d'ailleurs au programme qu'Alphonse Allais lui-même développe dans le milieu culturel parisien. Disséminer ses écrits dans de nombreuses revues, multiplier les pseudonymes, créer des salons pour tout le monde, n'est-ce pas la meilleure façon d'échapper à l'autorité de l'ennemie déclarée : l'académie ? L'académie qui planifie les événements culturels, qui définit les genres, qui évalue les œuvres à chaque salon contraignant ainsi les artistes à se loger dans une case prédéfinie. Les salons des Incohérents se sont chargés de brouiller les cartes et malgré leur succès, Alphonse Allais s'est bien gardé d'en faire une institution, il a continué de "zigzaguer dans les chemins de fantaisies" comme dit l'avant-propos du salon de 1884.
Au-delà de leurs affinités concernant les objets du quotidien, voilà donc un autre point de rencontre avec Lichtenberg, soucieux lui aussi de décomposer sa personne en de multiples facettes, (cf Avis d'artiste 6, Les tiers de Lichtenberg, ses moitiés et les autres), soucieux de préserver un espace de recréation où il pouvait s'observer sous différents éclairages et d'où il pouvait multiplier les projections et les hypothèses les plus hasardeuses que le physicien sagement fixé dans sa rationalité n'aurait pas osé formuler. Peut-être cette mobilité et même cette instabilité leur a-t-elle permis à tous deux, d'entretenir une veille continuelle, toujours à l'affut de l'évolution des choses de leur temps. Plutôt que de rechercher des filiations, des influences comme aiment le faire les historiens, j'ai préféré les saisir ici, chacun dans leur lieu et dans leur moment historique propres. Me plaçant sous l'autorité du Docteur Faustroll, j'ai voulu répondre aux exigences de ce que ce visionnaire appelait la science des cas particuliers.
