Les demeures de Ceija par Patrick Beurard-Valdoye

Les Incitations

15 sept.
2026

Les demeures de Ceija par Patrick Beurard-Valdoye

 

 

 

 

Elle est née au bord de la rivière

nommée Mur

 

murs et murailles elle connut

baraques dans lesquelles les

Gadjé l’ont recluse

 

sa maison préférée était roulante

la chaleur comme les couleurs

y étaient incomparables

la vago chamarrée – sol en orange poivron

literie sans molton ciel bleu dur des vallons

vert prairie floral par le fenestrou –

 

la vie mobile appartient

aux fleurs comme aux arbres les gopadscha

avec un P qu’elle veut plus dur qu’un B

 

quand le voyage est interdit

la roulotte se transforme en cabane

au fur tout alentour brunit

s‘ajoutent encore des barbelés

 

 

* * *

 

à la rigueur les cloisons du logement

à Kaiserstrasse la cuisine où

coulent ses cauchemars comme la Mur

elle commence à peindre

tout vient par la couleur la rattrapant

et avec elle la douleur – le vert-de-gris l’

attrape cette fois sur acryl –

 

le vent des camps Ceija le traite

en noir et blanc

comme les corbeaux – ses beaux amis –

comme son nom accolé à la ramille

d’un Y couché car la signature

dérive de l’arbre souvent

 

les mots des arrivantes KZ

LAG mur mense l'alléal les triangles

noirs cousus KENNZEICHEN l'étroite

rue arrière en étau die BLOCKS

– plutôt les PLOCKS – le korridor de revie

la parole flotte sans tarir entre

elles vite la peau re vers l’APPELLPLATZ

 

des corvées de bois dans la neige

sous l’œil de la Rappel et les crocs du chien

 

tourbilles de cendre du va-à

galochant sur un sol hâché ces

briques à meurtrières ce mur gris levé

ce mortier qui barbelle sous haute tension

c'est le « mur des lamentations »

notre tnavro

les têtes de pins là derrière an der mauer

dépassant l'annexe de l'enfer

 

* * *

 

SS schrien MARRRSCH

on marche au pas sur terre embrouillée

l’astre est tout blafard

on s’aligne devant les baraques

aux toits givrés

planches vert sapin cernées de noir

les corbeaux croissent kurako

l’on est fillette avec sœurs et mère

– la daj – qui portait sur elle

jusqu’à sa propre mise en demeure

les cendres du mari mort en camp

 

re le branle les bruits de fer

par-delà souffles hors d’haleine

le dépays vraiment solé

les verrous à l'enfin

débloqués ort tor – zor – sort

déport et porte

coulisse grince ferrail

le cas de l’air scié croâ

croâ fall les phares KRAH KRAH

 

quand les corbeaux surgissent du pont

RAVEN RAVENZ

quand plane la faim repue du malheur

– les RAVENZBRUCKERINNE –

 

voici trois corneilles mantelant tout l’air

dans un ceruleum céleste qu’elle peint

d’abord puis les baraques vertes

barack épousant la pente et

le dos des fillettes

 

les hurles les bâtons les abois

pires sauts d'apeur en

apnée grouillez

les coups les voies rompues dans le vide

et la grouille rangs par cinq

à travers fünf pins bois jusqu’à

la vie si courte la mort si longue

 

meurent les Zigeuner

or la mur demeure et les

lamentats gravées dans la peau

d’un Z – ZIG HEIL –

toutes autant qu'elles sont filles

tenaces en suçant feuille racine

ou mouron sous les planches

leur secret – une sucrerie même amère –

 

* * *

 

on est pas allé à l’école

on sait pas la langue des bourreaux

la bourrelle élégante aux yeux bleus

star élancée cheveux défaits avec soin

excitant les offiziers

ou bien relevés en chignon impec

c’est qu’elle est belle la criminelle

 

maintien du calot parfait

bottes vernies sans boue

capote vert de gris doublure cramoisie

il manque vraiment rien

la gardienne-cheffe ressemble à l’ange

sainte Théa de fer

sainte Margaret au glaive

les petites adorent sa zilhouette

dorée à hauteur de femme

 

œil bleu ciel reflet de douce peau rose

œil noirci cerné verdâtre de peau goudron

 

tout ange est terrible

Appellplatz dès que lente elle apparaît

cessent les murmures

c’est silence de mort

qui fait mettre en rang

voix rauque en ferraille glaciale

die SS so laut

même SSatan a peur de l’usine

à fabriquer le ZIGEUNER VOLK

 

dans le dos sa cravache

étrique les filles faibles ou rebelles

– khariben – on a pas oublié

le nom de l’OBER-AUF-SEHERIN

: Binz oui c’est tout un binz

ce Samudaripen

 

par gadoue l'embourbe

les empreintes tout ce poids de colonne 

d'en-bas darunter l'aquatinte qui suinte

entonnoir siphon en schloupp

ça chuinte matsch qui dégorge de la

novale annexée sur le marais

moos sumpf eau de la noue aue fosses

drains en déclin traurige erde traits

au burin les rails n'avaient

pas dit leur dernier mot

 

* * *

 

après les camps la Rromni se scolarise

car elle connaît les lettres

sans savoir quoi en faire

BITTE s’il vous plaît

elle veut apprendre à signer STOJKA

– pas des croix comme sa mère –

 

Ceija – toute sa vie fillette –

fait plein de fautes

n’est-ce pas qu’elle est coupable ?

elle met des Z à la place des S

elle peint au bas du tableau

en capitales noires

RAVENZBRUCK

 

sur les cartels d’expo les

administrateurs de la langue

ont corrigé

et dans les catalogues

Ceija demeure en maison de

correction même au séjour des morts

 

la peinture étant plus libre

ils n’auront osé corriger les mots

sur ses tableaux comme au dos

 

ils ont même appris à l’école

buissonnière des Rroms que

ZIGEUNER est incorrect