Les demeures de Ceija par Patrick Beurard-Valdoye
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Elle est née au bord de la rivière
nommée Mur
murs et murailles elle connut
baraques dans lesquelles les
Gadjé l’ont recluse
sa maison préférée était roulante
la chaleur comme les couleurs
y étaient incomparables
la vago chamarrée – sol en orange poivron
literie sans molton ciel bleu dur des vallons
vert prairie floral par le fenestrou –
la vie mobile appartient
aux fleurs comme aux arbres les gopadscha
avec un P qu’elle veut plus dur qu’un B
quand le voyage est interdit
la roulotte se transforme en cabane
au fur tout alentour brunit
s‘ajoutent encore des barbelés
* * *
à la rigueur les cloisons du logement
à Kaiserstrasse la cuisine où
coulent ses cauchemars comme la Mur
elle commence à peindre
tout vient par la couleur la rattrapant
et avec elle la douleur – le vert-de-gris l’
attrape cette fois sur acryl –
le vent des camps Ceija le traite
en noir et blanc
comme les corbeaux – ses beaux amis –
comme son nom accolé à la ramille
d’un Y couché car la signature
dérive de l’arbre souvent
les mots des arrivantes KZ
LAG mur mense l'alléal les triangles
noirs cousus KENNZEICHEN l'étroite
rue arrière en étau die BLOCKS
– plutôt les PLOCKS – le korridor de revie
la parole flotte sans tarir entre
elles vite la peau re vers l’APPELLPLATZ
des corvées de bois dans la neige
sous l’œil de la Rappel et les crocs du chien
tourbilles de cendre du va-à
galochant sur un sol hâché ces
briques à meurtrières ce mur gris levé
ce mortier qui barbelle sous haute tension
c'est le « mur des lamentations »
notre tnavro
les têtes de pins là derrière an der mauer
dépassant l'annexe de l'enfer
* * *
SS schrien MARRRSCH
on marche au pas sur terre embrouillée
l’astre est tout blafard
on s’aligne devant les baraques
aux toits givrés
planches vert sapin cernées de noir
les corbeaux croissent kurako
l’on est fillette avec sœurs et mère
– la daj – qui portait sur elle
jusqu’à sa propre mise en demeure
les cendres du mari mort en camp
re le branle les bruits de fer
par-delà souffles hors d’haleine
le dépays vraiment solé
les verrous à l'enfin
débloqués ort tor – zor – sort
déport et porte
coulisse grince ferrail
le cas de l’air scié croâ
croâ fall les phares KRAH KRAH
quand les corbeaux surgissent du pont
RAVEN RAVENZ
quand plane la faim repue du malheur
– les RAVENZBRUCKERINNE –
voici trois corneilles mantelant tout l’air
dans un ceruleum céleste qu’elle peint
d’abord puis les baraques vertes
barack épousant la pente et
le dos des fillettes
les hurles les bâtons les abois
pires sauts d'apeur en
apnée grouillez
les coups les voies rompues dans le vide
et la grouille rangs par cinq
à travers fünf pins bois jusqu’à
la vie si courte la mort si longue
meurent les Zigeuner
or la mur demeure et les
lamentats gravées dans la peau
d’un Z – ZIG HEIL –
toutes autant qu'elles sont filles
tenaces en suçant feuille racine
ou mouron sous les planches
leur secret – une sucrerie même amère –
* * *
on est pas allé à l’école
on sait pas la langue des bourreaux
la bourrelle élégante aux yeux bleus
star élancée cheveux défaits avec soin
excitant les offiziers
ou bien relevés en chignon impec
c’est qu’elle est belle la criminelle
maintien du calot parfait
bottes vernies sans boue
capote vert de gris doublure cramoisie
il manque vraiment rien
la gardienne-cheffe ressemble à l’ange
sainte Théa de fer
sainte Margaret au glaive
les petites adorent sa zilhouette
dorée à hauteur de femme
œil bleu ciel reflet de douce peau rose
œil noirci cerné verdâtre de peau goudron
tout ange est terrible
Appellplatz dès que lente elle apparaît
cessent les murmures
c’est silence de mort
qui fait mettre en rang
voix rauque en ferraille glaciale
die SS so laut
même SSatan a peur de l’usine
à fabriquer le ZIGEUNER VOLK
dans le dos sa cravache
étrique les filles faibles ou rebelles
– khariben – on a pas oublié
le nom de l’OBER-AUF-SEHERIN
: Binz oui c’est tout un binz
ce Samudaripen
par gadoue l'embourbe
les empreintes tout ce poids de colonne
d'en-bas darunter l'aquatinte qui suinte
entonnoir siphon en schloupp
ça chuinte matsch qui dégorge de la
novale annexée sur le marais
moos sumpf eau de la noue aue fosses
drains en déclin traurige erde traits
au burin les rails n'avaient
pas dit leur dernier mot
* * *
après les camps la Rromni se scolarise
car elle connaît les lettres
sans savoir quoi en faire
BITTE s’il vous plaît
elle veut apprendre à signer STOJKA
– pas des croix comme sa mère –
Ceija – toute sa vie fillette –
fait plein de fautes
n’est-ce pas qu’elle est coupable ?
elle met des Z à la place des S
elle peint au bas du tableau
en capitales noires
RAVENZBRUCK
sur les cartels d’expo les
administrateurs de la langue
ont corrigé
et dans les catalogues
Ceija demeure en maison de
correction même au séjour des morts
la peinture étant plus libre
ils n’auront osé corriger les mots
sur ses tableaux comme au dos
ils ont même appris à l’école
buissonnière des Rroms que
ZIGEUNER est incorrect
