"Backrooms" par Michaël Moretti
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Go to "Backrooms" with Alice in Rabbit
L’enthousiasmant arty A24 (2012) a encore frappé : nous sommes dans les univers parallèles mais différents du délirant et drolatique Everything Everywhere All at Once (D. Kwan et D. Scheinert, 2022 avec l’Oscar à Yeoh ; J. L. Curtis). L’effet est ici aussi important que Le projet Blair Witch (The Blair Witch Project, D. Myrick et E. Sánchez, 1999, même année que Dans la peau de John Malkovich, Being John Malkovich, de l’arty S. Jonze), found footage à l’appui, lui-même inspiré de Cannibal Holocaust (R. Deodato, 1980); il y aura [REC] (J. Balaguero et P. Plaza, 2007), Unfriended (L. Gabriadze, 2015) et Host (R. Savage, 2020). « On pourrait comparer ça à Sam Raimi au début des années 1980 qui fait Evil Dead » selon Éric Falardeau, professeur assistant de cinéma à l’Université Laval. Nous sommes entre Répulsion (R. Polanski, 1965) et Exit 8 (8-ban deguchi, G. Kawamura, 2025) qui puisent dans L’année dernière à Marienbad (A. Resnais, 1961, d’après le scénario de Robbe-Grillet), en passant par Stalker (1979) d’A. Tarkovski, les films japonais autour d’En boucle (Ribâ, nagarenaide yo, 2023, J. Yamaguchi), la série Severance (2022-) et les jeux, parfois d’arcade, dont Portal, Half-Life 2, Garry's Mod, Minecraft et LittleBigPlanet. Par contre, amis homos, la backroom n’est pas ce que vous croyez, nul rabbit hole - quoique ! Ici, on est, par des voies de geek, dans Le dépeupleur de Beckett, tendance La maison des feuilles de M. Z. Danielewski, où il est question de cinéma, voire Borges, façon M. C. Escher, via Piranèse, et la maison de Mme Winchester, du Passe-muraille d’Aymé, avec une pointe de Picasso, le titre initial étant Effigy. C’est un lore ou univers fictionnel en dehors de l'intrigue par indices. C’est le film à l’esthétique 90’s de la Gen Z et de ses angoisses, la peur du futur notamment, ce que Spring Breakers (H. Korine, 2012) était pour l'esthétique Tumblr de l'époque. Citizen Kane Parsons émerge dans la scène cinématographique.
Né la même année que YouTube, fils d'un développeur de jeux vidéo, occasionnellement DJ amateur de dubstep, et d'une thérapeute (comme, au lieu de C. Milioti, la belle Renate en Kline comme Mélanie Klein, « It’s like describing a dog to someone who’s never seen one, then asking them to draw one », venue de Julie (en 12 chapitres), Verdens verste menneske, 2021, prix d’interprétation féminine à Cannes, et Valeur sentimentale, Affeksjonsverdi, 2025, J. Trier ; Fjord de C. Mungiu, Palme d’or du Festival de Cannes 2026), divorcés quand il avait 7 ans, Parsons, arthritique, vivant à Petaluma (Californie du Nord), a lancé, sous le pseudo de Kane Pixels, sa chaîne YouTube à 9 ans. Tout est venu d’un creepypastas (légendes urbaines flippantes sur Internet ; cf. La rumeur d’Orléans par feu Edgard Morin qui enfonçait les portes ouvertes comme ici dans les open spaces) : comme chez Lynch (Lost highway, 1997 avec le Mystery Man surpeint Bob Blake - celui de De sang froid de R. Brooks, 1967 d’après la non fiction novel par Capote - qui assassina sa femme; même si Renate songe plus à Blue velvet, 1986 mais j’y vois plutôt Inland empire, 2006 et surtout la black lodge ou la red room de Twin Peaks, 1989-1992, 2014 ; d’ailleurs le Redrum de The Shining, S. Kubrick, 1980 dans Backrooms n’est pas loin), sans cette fumisterie de méditation transcendantale concurrencée ici par le complotisme, ou Haneke dans Caché (2005), une photo du 12 juin 2002 sur le forum 4chan de liminal spaces (espaces liminaux) qu’Augé qualifiait de non-lieu, durant la rénovation d’un magasin de meubles de la petite ville d’Oshkosh dans le Wisconsin, qui fait délirer les internautes via Reddit et Wiki (Fandom et Wikidot) et des torrents d’écritures collaboratives (SCP Fondation) avec ce commentaire de référence, milliers d'images cursed («maudites») agrégées par les internautes, «Si vous ne prenez pas garde et que vous “no-clipez” [bugs par lequel un joueur traverse le mur de la simulation et accède aux revers et aux trompe-l'œil du jeu] hors de la réalité au mauvais endroit, vous finirez dans les backrooms où il n'y a rien d'autre que l'odeur de moisissure de vieux tapis humide, une folie jaune monochrome, et le ronronnement infini des néons.», outre les easter eggs dignes de Ready player one (S. Spielberg, 2018). D’où le clin d’œil de Parsons concernant le magasin. Ces images « nous titillent de la même manière qu'un souvenir d'enfance au contexte complètement flou. Un simple flash visuel ». L’espace liminal dans l’art n’est pas neuf : le surréalisme, où la figure du minotaure est prégnante, avec la période métaphysique de G. de Chirico, S. Dali et Y. Tanguy, les paysages de R. Magritte, les textes d'A. Breton ; Ed. Hopper, une influence décisive dans le cinéma, notamment américain mais aussi Argento ; Bob Smithson dans le New Jersey, dans les années 1960 ; les installations de ces Räumen ou chambres de l'allemand G. Schneider depuis les années 1980 ; le travail du photographe new-yorkais C. Kalpakjian succédant à l’objectivisme d’un Gurski après les Becher; les pool rooms de J. Pike; l'artiste français J. Discrit avec l'installation Forever Reverb (1958), présentée à la Biennale de Lyon 2023 ainsi que son film Edited Memories (2025). Une série de 24 épisodes créée par Parsons avec les logiciels open source 3D Blender et Adobe After Effects dont Element 3D, cartonna : le nouvel nouvel Hollywood (21 Laps Entertainment, Atomic Monster, Chernin Entertainment et Oddfellows Pictures avec les producteurs et réalisateurs S. Levy, Stranger Things, un J. Wan, cinéaste australien né en Malaisie, connu pour les franchises Saw, Insidious, Conjuring, dénicheur de talents et J. Blum, Paranormal Activity, O. Peli, 2007, Get out, J. Peel, 2017 et un P. Chernin à Broadway puis chez Corman et avec les réalisateurs de clips MTV) flaire l’affaire (coûtant 10 millions, il en rapporte au moins *12 dès le premier week-end d’exploitation) juste à temps car Parsons, 20 ans, voulait développer une série tv, jusqu’à éclipser la série Disney Star Wars : The Mandalorian and Grogu (The Mandalorian and Grogu, J. Favreau, 2026), un spin-off, la Gen Z en a peut-être un petit peu marre qu’on les prenne pour des quiches ?
« Certains films ont compté, comme Photo Obsession de Mark Romanek (2002), qui fut une référence importante pour Backrooms. Punishment Park [P. Watkins] aussi, un film de 1971 que j'adore et qui est un superbe exemple de found footage. Le Syndrome chinois [de James Bridges, 1979] est l'un de mes films préférés et, plus récemment, j'ai beaucoup aimé Bugonia [de Yorgos Lanthimos, 2025]. Mais je suis davantage porté sur les séries télé » dont celle, britannique, Utopia, diffusée au début des années 2010 et Mr. Robot avec R. Malek. Ce qui est intéressant, c’est la diversité du régime d'images, d’images cra-cra (VHS, caméras de surveillance), différents format, de flashbacks, de contrechamps; un magnifique travelling vertical en plongée à la Hitch. Le travail de réalisation est dans la lignée de celle de Youtube (ou la fin des médias traditionnels), La Main (Talk to Me, 2022) - la trace de main est présente dans Backrooms - puis Substitution, Bring Her Back (2025) des jumeaux australiens Philippou, Iron Lung (2026) de M. E. Fischbach aka Markiplier, Obsession (2025) de Barker, prévu pour la réécriture du film d’horreur culte Massacre à la tronçonneuse (The Texas chain saw massacre, T. Hooper, 1974), c’est donc une réforme de la façon de réaliser dont il s’agit, outre les expériences de films tournés avec les téléphones portables. H. Wong, D. Clark, N. Curcio, S. Evenson, S. Lackey ou C. Phillips se bousculent au portillon ; S. Vanicek, qui a réalisé Vermines (2023), sera produit par S. Raimi pour tourner le prochain opus de la franchise Evil Dead, Evil Dead Burn ; Inoxtag (Kaizen, 2024, je me suis ennuyé), Michou (Terminal, 2025) ou Natoo (Le Souffle de vie, 2026) ont gagné leur place via le label YouTube Ciné-Club par MK2. Pour la musique, Parsons a collaboré avec le compositeur E. Van Breemen en s'inspirant de R. D. James aka Aphex Twin, Boards of Canada ou Burial.
Nous sommes dans un film de fantastique plus que de de science-fiction, non d’horreur - d’ailleurs le film ne fait pas peur -, comme il est souvent écrit. Encore un film de deux heures. Espérons qu’avec le deuxième déjà dans les tuyaux, on ne vire pas dans une énième lassante franchise.
