AVIS D'ARTISTE (10) par Richard Monnier

Les Incitations

15 juin
2026

AVIS D'ARTISTE (10) par Richard Monnier

L'homme du commun. "Ce qui te pèse me pèse aussi".

 

Certains lecteurs s'interrogent sur mon intérêt pour l'Allemagne, ils se demandent encore pourquoi je suis allé me perdre à Bad Frankenhausen pour visiter le Panorama Museum qui ne se trouve assurément pas sur les circuits touristiques. Que je me passionne pour Lichtenberg, passe encore, la lucidité et la fantaisie de cet auteur de la fin du 18e siècle peuvent satisfaire la curiosité des lecteurs, mais pourquoi vouloir s'enfoncer dans une sombre fin du 15e siècle avec des paysans qui peinent à voir plus loin que le bout de leur sillon ? Je viens juste de finir de lire le livre de Georges Bischoff, intitulé : "La Guerre des Paysans en Alsace 1493-1525" où l'historien fournit un minutieux travail d'investigation qui complète le livre de portée plus générale de Wilhelm Zimmermann intitulé "La grande guerre des paysans". J'y ai trouvé assez de matière pour m'aider à préciser mon intérêt actuel pour ces insurrections paysannes qui se sont terminées par des batailles sanglantes à Saverne et à Bad Frankenhausen en 1525. 

Les deux historiens s'attachent à rendre compte des révoltes locales éparses sur tout le territoire pendant les 30 années qui ont précédé ces batailles finales. Leurs analyses basées sur des "documents témoins" nous font apparaître la complexité des premières alliances entre paysans, artisans, bourgeois et les curés "sympathisants" comme on dirait aujourd'hui. La consultation des registres des monastères, par exemple, dans lesquels les abbés ont soigneusement consigné tous les vols que les paysans ont commis pendant leur pillage, nous révèle de fait, les énormes richesses accumulées par ceux qui étaient censés pratiquer l'abstinence. De proche en proche, les paysans informés par quelques émissaires très mobiles et encouragés par les sermons des nouveaux évangélistes, vont lentement se familiariser avec ce nouvel état d'éveil et vont commencer à prêter l'oreille au tocsin, leur signe de ralliement. Ils vont ainsi préparer le terrain à ce qui va apparaître comme une grande déferlante, vue du côté des seigneurs menacés, mais les exigences des paysans ne tendaient pas vers la table rase comme pourraient le faire croire les incendies des monastères et des châteaux. Il suffit de lire les fameux "12 Articles" édités à Memmingen, diffusés sur tout le territoire, et qui sont considérés comme le premier manifeste de la révolte des paysans. Le premier article dit ceci : "toute la communauté devra élire et choisir elle-même un pasteur et avoir également le pouvoir de le destituer s'il se conduisait de manière inconvenante." Et le 3e article se termine ainsi, s'adressant toujours aux seigneurs : "Nous ne doutons pas que vous nous affranchirez volontiers du servage en vrais et bons chrétiens [...]." Sans doute, la formulation polie qui fait sourire, est-elle due aux curés qui ont soutenu les insurgés, mais l'étonnante timidité qui se manifeste également dans les autres articles s'explique facilement si on garde à l'esprit que les paysans sont tout juste en train d'envisager la possibilité de s'émanciper d'une condition de servage qui dure depuis des siècles. Le onzième article révèle que la domination des seigneurs s'immiscait non seulement dans leur vie privée mais aussi jusque dans leur mort : " Nous voulons voir abolie entièrement la coutume appelée le droit de mainmorte, et ne plus tolérer que l'on prenne honteusement aux veuves et aux orphelins ce qui leur appartenait [...] ". Dans certaines régions, lorsque l'un des leurs mourrait, la famille du défunt devait offrir la plus belle bête de l'étable ou payer une taxe au seigneur local. Ainsi, avec le droit de mainmorte, la noblesse avait trouvé un ultime raffinement dans les traitements inhumains. Le serf fait partie du paysage, il n'a pas été acheté, littéralement il ne vaut rien. Non seulement il peine à rester en vie, mais il se voit contraint de la racheter lorsqu'il meurt. Je mesure la violence symbolique que devaient subir ses proches. Alors qu'ils pleuraient le défunt et voulaient vivre leur deuil, ils devaient encore combler sa disparition comme s'il n'était qu'une pièce du patrimoine à remplacer. Le droit de mainmorte représente l'extrême de la condition du serf à cette époque. Vouloir abolir ce droit signifie : "Oui, ma vie est encore entre vos mains, mais ma mort, elle, est inestimable, elle n'est pas monnayable." Un premier pas, une première manifestation. Je vois là un homme de rien qui veut devenir quelqu'un. Ce moment historique me concerne de très près. Des hommes de rien deviennent quelques-uns. Bien avant que l'homme cherche à se distinguer dans une individualité qui finalement l'isole, le serf a pu se reconnaître parmi ceux qui subissaient le même sort que lui : "Ce qui te pèse me pèse aussi" c'était le mot-de-passe utilisé pour les réunions secrètes des paysans. Avant de pouvoir nommer, de réellement formuler une grande cause qui les mobiliserait, ils se sont reconnus dans une condition commune. Au risque de décevoir les historiens, je dirai qu'ils n'ont pas fait la révolution, leur premier souci était de sortir d'un état de bête de somme, heureux de devenir l'homme du commun. Il faut d'abord être au moins un point avant de pouvoir se projeter. Ce premier mouvement s'est déroulé sur plusieurs décennies, dans l'ombre des hauts-faits. Moins spectaculaire que les batailles il a été recouvert depuis, par d'autres histoires qui ont fait autorité et qui empêchent d'en voir aujourd'hui l'élémentaire nécessité. C'est d'abord Goethe qui trouve dans le personnage de Götz Berlichingen, chef actif dans les rangs des paysans, un représentant légendaire de la chevalerie germanique. Puis c'est Engels qui coule les insurrections dans ce qu'il croit être le sens de l'histoire et enferme prématurément les paysans dans le concept de classe. Enfin ce sont des historiens qui réduisent ces événements à une date, 1525, qui est en fait l'année du massacre des paysans en Thuringe et en Alsace par les armées de la Ligue souabe, mettant ainsi fin à la révolte. C'est-à-dire que lorsque l'Allemagne a fêté le 500e anniversaire de ce qui est nommé maintenant "Première révolution bourgeoise", elle a également fêté la date de la victoire d'une armée inféodée au Saint Empire Romain Germanique. Cette lourde et douloureuse ambiguïté remet en cause le sens de la célébration. Voilà ce qui me pèse.