Le colorant défoncé par Thomas Dunoyer de Segonzac
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Je pense à Pline regardant le Vésuve. Cet enfant là vendra-t-il du shit cette année ? La prochaine ? Un samouraï dans la ville ou bien le téléphone endormant tout le monde. Le vent nous colle aux murs, les portes de l'ascenseur du parking sont complètement défoncées.
Il paraît que c'est un avant-guerre, et qu'à d'autres niveaux tout va s'arranger. Je ne comprends pas un mot de ce qui m'est dit là, depuis ce matin. La réserve professionnelle est pleine. Est-ce que ce vent dans la cité me brouille l'entendement ? Le vent nous empêche presque de marcher, je repense très fort aux poèmes de Héctor Viel Temperley dans Hôpital britannique, la tête traversée par le vent quand il pense à sa mère, les phrases revenant comme les poubelles dans les bourrasques.
Avoir le vent dans le dos. Ma mère à moi parle comme Artaud au téléphone : « Je ne sors pas, il y a trop de soleil. Ça me fait mal dans le dos. » Heureusement que ma ligne est coupée par l'opérateur juste après (SFR : maudits!). Le caractère absurde de la parole dans ces moments là me fige. Cette nuit je me suis mis à grelotter de tout mon corps sans raison. Je dois reprendre ce que j'écris mais je n'arrive pas à arrêter de penser au compte en banque. Qu'est-ce qu'on peut vendre ? Doucement Mohamed. Tu dois deviner les « S » que je fais. Par exemple : A vert, B gris....Shit, paranoïa, soleil, rien. Encore, signes, sens, paranoïa, ré-embauche.
La parole est dure. Les armures fondent. Le diamant dans la tête est un brise glace sonore, parfois ça suffit, parfois non, et alors les injonctions nous pleuvent dessus comme de la lave un petit matin de d'automne il y a deux mille ans. Il faut alors s'éloigner comme Pline et ses amies : avec un oreiller sur la tête pour essayer de se protéger.
Malevitch :
« Voilà pourquoi aujourd'hui chaque personne ne peut avoir la liberté des isolements, ne peut vivre comme cela lui chante, ne peut organiser le programme économique personnel de son potager de pitance, car elle doit être incluse dans le système d'une communauté de liberté et de droit commun ; à partir d'aujourd'hui la personne n'a pas de droit, car le droit est commun, et la personne n'est rien d'autre qu'un éclat de l'être qui est fondu en un seul bloc.... »
Maintenant l'arc-en-ciel, c'est rouge. Et pas de punitions nulle part, jamais.
C'est du vent qui pense, donc elle s'occupe de tout dans l'espace. Elle n'arrive pas à garder le niveau
dans sa voix, c'est comme si la zone était inondée d'oiseaux. Le métro pousse sous la terre, il ne se passe presque rien et pourtant c'est la vraie grande nouvelle. Je constate que c'est comme un livre là-dessous.
Je m'écarte pour laisser monter quelqu'un. Le type est complètement ivre, l'embrouille est instantanée, la casserole déborde. Tout cuit lentement. J'ai dans la tête ces gens qui se transformaient en personnages de Balzac il y a deux cents ans à travers l'Europe, avec une intensité folle. J'ai lu que les romans entiers étaient vécus comme ça, et puis il arrivait que ça déborde pendant des mois, des années. On vivait en personnage de la comédie, on respirait comme ça. Est-ce qu'on naissait comme ça aussi ? L'enfant d'une personne transformée en Eugénie Grandet qui tombe là-dedans. Le colorant défoncé. La couverture défoncée de mon Büchner :
« La nature est grande est riche, non parce qu'à chaque instant elle crée arbitrairement des organes nouveaux pour de nouvelles fonctions ; mais parce qu'elle produit, d'après le plan le plus simple, les formes élevées et les plus pures. » Les fans défoncés d'accidents de voiture (Ballard) : mais c'est plusieurs degrés en-dessous, bien plus froid.
Surfusions, le vent empêche de comprendre, le vent ensuite ramène du sens. Éclatement. Est-ce que j'ai oublié beaucoup de choses cette fois où j'ai plongé dans une eau littéralement remplie de poissons ? Les poissons jouent-ils des rôles eux aussi, en se perdant dedans ? Et Hannah Weiner alors, la parole est partout autour de nous : je repense à la couverture où elle sourit avec « I SEE WORDS » sur son front, sa comédie humaine qui a débordé à l'infini. La parole est dure, qui fera déborder. La parole est dure : qui saura l'écouter ? C'est dans Jean. (Shit, soleil, paranoïa, rien).
Ça ne marche pas, il faudrait que tu te muscles un peu les mains.
Le caissier sympathique est content d'avoir changé de magasin, on se retrouve dans une autre zone. Tout le monde rêve de se barrer d'ici. Mes collègues ferment les yeux, prennent le soleil à travers les barreaux du bas. Il y a de l'amiante dans les WC. Les fuites sèchent, pendant ce temps là. Cette gosse dessine comme Niki de Saint Phalle. Mais on n'en entendra pas un mot. Je préfère vous faire recommencer une nouvelle fois la facture, il vaut mieux que la première fois soit la bonne vous comprenez ? La trésorerie est pointilleuse, assez paranoïaque. Tout vire au rouge. Les pharaons rôdent.
Et toi comment tu te sens ? Tu te sens excité ? Tu as croisé Paul Léautaud puant à 100 mètres, avec les poches pleines de mou et d'os pour nourrir ses bêtes. C'était lui dans le tramway ce matin ? Il a la tête tellement transparente (grand vent dedans). Il y a des flics plein la rue.
