Lettre à Jérôme Thélot à propos de "Poésie et malédiction.... par Jean-Pascal Dubost
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L’œuvre de Cédric Demangeot
Paimpont, le 8 mai 2026
Cher Jérôme Thélot,
Vous étiez un ami de Cédric Demangeot, foudroyé par la mort à l’âge de 47 ans en 2021, ce qui donne à votre monographie une coloration affective certaine et visible tout au long de ses pages, sensible en quelques-unes.
Pour étayer votre point de vue d’une œuvre placée sous le joug de la malédiction, vous vous appuyez sur son poème « Litanies de Caïn », publié d’abord dans le livre Sale temps, puis repris dans Pornographie1, sous-titré par l’auteur « (ébauche d’un livre du mal) ». Ce poème est en effet une réécriture de la malédiction dont Dieu a frappé Caïn dans la Genèse suite au meurtre de son frère Abel (IV : 11 : « Vous serez donc maintenant maudit sur la terre… »2), poème par lequel Cédric Demangeot, selon une figure de rhétorique qu’il affectionne, la prosopopée, fusionne deux vies, celle de Caïn et la sienne. Ce faisant, vous recourez à l’étymologie du mot « malédiction » afin de renforcer votre hypothèse, qui est celle du mal-dire, du médire, de la parole proférée qui invoque (et convoque) le mal : « Du coup, malédiction signifie aussi : malé-diction, diction mauvaise et mauvaiseté disante, médisance et calomnie, destin de maudire et de mal-dire […] Avec Caïn s’exerce non seulement la première violence mais aussi le premier dire en tant que mal-dire. Avec Caïn se pose à la conscience poétique la question du mal en tant qu’identiquement celle du dire. » La prosopopée de Demangeot amène à la comparaison d’une « mauvaiseté disante » originelle et maternelle qui lui échut, qu’il se serait réappropriée en un mal-dire poétique, à celle, divine, qui frappa Caïn, vous établissez un substantiel parallèle, fouillé, pour faire de l’œuvre de ce poète l’œuvre d’un maudit, celle d’un homme que ladite « mauvaiseté disante » aurait poursuivi le long de son cours de vie, « À/peine craché du/vagin de ma mère je/m’entends dire Ta/gueule Prends la masse et/prends le soc on va t’/apprendre ce que c’est que/le fer, l’outil, l’/ordre » ; par quoi vous définissez son œuvre comme caïnique ; celle d’un être rejeté dès sa naissance comme Caïn fut rejeté par Dieu. Néanmoins, quoique je le trouve très intéressant, je vous avoue avoir eu quelque difficulté à suivre complètement votre postulat, sinon à assentir, aussi substantiel et fouillé soit-il. L’idée de malédiction, si on regarde l’histoire du mot, son étymologie chrétienne et son sens biblique, implique également et fortement l’idée de vœu ou d’action à appeler l’opprobre ou la colère divine sur quelqu’un. Autrement dit, un tiers appelle à la malédiction. Le texte biblique ne dit pas autre chose, c’est Dieu qui prononce la malédiction. Par conséquence, la notion de « malédiction » confère une connotation religieuse qui me semble contredire l’esprit libertaire de Cédric Demangeot (ce d’autant que son anarchisme ne me semble accepter ni dieu ni maître). Selon vous, Cédric Demangeot est un poète maudit par vocation, comme si un fatum avait été prononcé contre lui (j’entends fatum comme parole forte traçant un destin, prononcée par une entité supérieure). Je peine à deviner qui a proféré une malédiction à son encontre, sinon lui-même peut-être ? Vous lisant, me venait l’idée du « mal-faire », celle de « maleficion » plus que de malédiction, ou de « malefaçon » en ancienne langue (le méfait, la mauvaise action) ; la maleficion d’être né pour l’un, d’avoir tué pour l’autre ; une maleficion qui aura nourri le poète et l’aura mené à une autre, celle commise sur le poème : mal-dire, pour le poète, c’est mal-faire le poème ; fine ironie si on se tourne vers l’étymologie du mot « poésie » (« faire, fabriquer »).
Poète caïnique, donc, selon vous, mais aussi poète baudelairien. L’auteur des Fleurs du mal est l’autre figure tutélaire convoquée ; logique implacable si on relie les fils entre l’auteur des « Litanies de Caïn » et l’auteur des « Litanies de Satan » et du poème « Abel et Caïn ». Baudelaire est le poète maudit par excellence, rejeté, avec lequel, soulignez-vous à juste titre, Cédric Demangeot se sentait en fraternité (l’indiquant explicitement dans Une inquiétude : « J’aime Baudelaire comme un frère », « Je me console en Baudelaire. Je n’ai bientôt plus que lui. De vivant près de moi, et qui m’accepte »3). Fait est qu’en sous-titrant Pornographie, (« ébauche d’un livre du mal »), son auteur marquait son livre du sceau baudelairien. Une fraternité avec un poète s’excluant d’un monde dans lequel il ne se reconnaissait pas en une poésie invoquant tout ce que ce monde pouvait exécrer (d’où le procès qui lui fut intenté). Du haut de sa posture dandy, Baudelaire méprisait le monde dont il était malade, cette maladie l’amenant à parler la langue du mal ; le « mal-dire » étant celui de la maladie (ce qui trouble l’âme ou l’esprit) ; Cédric Demangeot, recourant souventes fois à l’identification, s’identifiait au poète malade de ce monde. La malédiction de Cédric Demangeot n’est-elle pas son souci de filiation avec un poète maudit ? Baudelaire, omniprésent dans Une inquiétude, est une source d’énergie pessimiste sinon funèbre pour lui, c’est certain, « c’est l’amitié-Baudelaire qui a rendu à son disciple l’énergie du désespoir et simplement son fier courage ». Cette énergie d’écrire, confinant à la rage, est une caractéristique évidente chez Cédric Demangeot. Son lecteur le sait, il était un homme (et un poète) en guerre, en guerre contre lui-même et contre le monde, en conflit permanent avec tout ce qui peut représenter l’autorité. On peut se demander si sa malédiction (j’avancerais le mot « auto-malédiction ») n’était pas d’avoir à parler la même langue que l’oppresseur, d’être sous la tyrannie de sa langue, cette langue à laquelle, à l’instar d’un de ses pairs tutélaires, Bernard Noël, la poésie ne cesse de dire « NON » et d’envoyer un colis de merde en mots, « l’écrivain dont la vocation est d’assumer la malédiction de la langue à l’époque de la “police” totalitaire », écrivez-vous. Un événement de sa vie, une altercation violente avec la police (l’affaire Brice Petit), a provoqué une rupture dans sa vie, sa pensée et sa poésie, et a fait de la police, de la police du pouvoir, de la langue, son ennemi juré, et le symbole de son combat. Comme vous l’écrivez justement : « “Police”, “France”, sont des mots qui désignent le monde ». Verbe au clair, il partait à l’assaut contre la générale police du monde. La poésie de Demangeot était celle d’un anarchiste extrêmement lucide de la violence des humains, au point, soulignez-vous, qu’il mêlait étroitement poésie et militantisme, se radicalisant au fil du temps et répondant à cette violence par la violence verbale, souvent frontale ; il me faisait souvent penser à quelque militant de l’extrême gauche poétique brétaillant contre les CRS de la langue. Cela étant, vous émettez une certaine réserve sur la radicalité de votre ami : « La radicalité avec lequel ce poète d’emblée extrême s’est voué au travail du négatif ne l’a-t-elle pas arraché à la puissance de consentir aux imperfections du monde, ne l’a-t-elle pas capturé dans les filets du scandale, malédiction pire encore que celle dont la langue est la cause ? »
Vous placez également son œuvre sous l’étiquette « romantisme », « À quatre égards au moins, Demangeot est un romantique, pour autant que ce mot établit sa grandeur autant que son héritage » ; mais n’est-ce pas (malédiction + Baudelaire + romantisme), quoi qu’il fût violemment ancré dans son siècle, trop insister et faire de lui un poète du XIXème siècle ? Or, pour ne pas rester focalisé sur l’héritage baudelairien, il y aurait également et longuement à dire sur un certain nombre des poètes contemporains qui ont exercé une influence fondamentale sur son travail d’écriture, et ontologique, comme Bernard Noël, Guy Viarre ou Leopoldo María Panero (qu’il traduisit), sur lesquels vous vous attardez peu. Cela étant, vous avez opté pour la filiation maudite, qui, si je ne la suis pas totalement, est d’un vif intérêt.
Quoique j’aie exprimé des réserves, ou plutôt des différences de lecture de l’œuvre, votre monographie s’ajoute bénéfiquement au corpus d’essais sur la poésie contemporaine. Elle dirige l’attention vers un poète qui vivait à l’écart des manifestations littéraires et des salons, vers un poète insoucieux, contrairement à une masse de poètes de notre air du temps, de colporter sa camelote poétique derrière une image iconique archi-diffusées sur les réseaux sociaux, un poète peu médiatisé de facto, mais estimé d’un nombre de grands lecteurs de poésie, et votre monographie, dépassant le seul cas du poète Cédric Demangeot, pose une réflexion sur la poésie actuelle pour rappeler un aspect qu’on aurait tendance à occulter derrière les (pseudo-)modernes falbalas égotiques des instapoètes et autres poètes influenceurs, mais aussi derrière les performances hyper-conceptuelles, assavoir celui d’une poésie incarnée, vécue, écrite avec la patte et les tripes et ne faisant pas semblant d’être au combat. On perçoit combien à travers cette monographie vous travaillez à partir d’une profonde amitié empathique et d’une connaissance aiguë de l’homme et de l’œuvre, ce qui rend votre livre vivant et fait de Cédric Demangeot, à juste raison, un poète inscrit dans la chair à vif de la poésie française.
1 Cédric Demangeot, Sale temps, Atelier la Feugraie, 2011 ; Pornographie, L’Atelier Contemporain, 2023.
2 Traduction Louis-Isaac Lemaître de Sacy
3 in Une inquiétude, Flammarion, 2013.
