le pédagogue Gleize par Patrick Beurard-Valdoye
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Son œuvre poétique, théorique et pédagogique est considérable.
Il fut un pédagogue. Sur la grandeur de ce métier, ici, je voudrais insister, sous la forme d’un témoignage davantage qu’un article de circonstance – mot qu’il considérait surtout pour appréhender l’assiette des contrées géographiques et langagières.
Jean-Marie n’a cessé de m’étonner, de m’impressionner, par son enthousiasme, son altérité, sa générosité, son érudition et sa grande ouverture, lors de notre collaboration pédagogique.
Il s’agissait de la Station d’arts poétiques, menée en partenariat entre l’ENS Lyon (Centre d’études poétiques) et l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Lyon.
Je conduisais jusqu’alors à l’ENSBA un workshop d’arts poétiques, axé sur les pratiques écrite, orale et performative. Je réfléchissais à proposer aux étudiant*es plasticien*es, de plus en plus engagé*es dans l’écriture de création littéraire, une formation plus large, incluant le contact avec des figures reconnues, la connaissance du monde littéraire (éditeurs, scènes poétiques, possibilités économiques, etc.). Le Département Écriture d’Hervé Laurent à la HEAD Genève était un des modèles. Mais aussi, les écoles d’écriture de Leipzig, Copenhague (et bientôt de Bienne). Ceci pour rester en Europe.
Au printemps 2007, j'évoque de façon informelle auprès d’Yves Robert, mon directeur – grand connaisseur de la poésie vivante – le projet d'un programme destiné à une formation aux arts poétiques. Nous parlons d'un master d'écriture poétique. Il trouve l'idée judicieuse et – toujours selon un temps d’avance – il me suggère de nous associer avec un professeur des universités. « Vous voyez qui ? » Un nom s’impose : Jean-Marie Gleize.
Evidence ? J’ai mûrement réfléchi. Je n’oublie pas sa lecture magistrale de Francis Ponge. Ni notre pulsion rimbaldienne. Il co-dirige la collection Niok d’Al Dante qui me publie. Nous nous connaissons aussi dans nos antagonismes. Lui, dit qu’il n’écrit pas de poème ; qu’il n’est pas poète ; qu’il est contre la poésie. A l’inverse, je me présente volontiers en « seulement poète ». Et j’écris des poèmes. Allons-nous nous entendre lors de ce geste pédagogique inédit, au profit des étudiant*es ? Je lui téléphone. Voici un passage de mes carnets [13 juillet 2007] :
« Je suis un peu tendu, car sans lui le projet n'aura sans doute pas lieu. J'y vais doucement mais aussitôt il embraye sur l'intérêt de faire cela, que ce soit nous qui le fassions ; que cela existe déjà aux USA, et qu'il y a une volonté institutionnelle. Je n'en reviens pas ! J'ai lancé une bouteille à la mer voici deux mois et, pour le moment, contre toute attente, les courants poussent la bouteille dans un sens commun, vers le premier lieu pédagogique du « métier de poète » »
La Station d'arts poétiques, programme de formation aux écritures poétiques, est donc co-fondée avec Jean-Marie Gleize et Noura Wedell (ATR au Centre d'études poétiques, très impliquée dans le projet). Facilement nous établissons un programme commun pour l'année 2007-2008 : 4 journées d'études et un colloque. Premières journées d’études : Bernard Heidsieck ; Michèle Métail ; Kurt Schwitters ; Ghérasim Luca. Pas mal, non ? Quoique trop historique. Jean-Marie propose un colloque Emmanuel Hocquard. Nous nous donnons un peu de temps pour l’élaborer (sa programmation est différée).
Une convention est établie entre nos deux structures pédagogiques, signée le 4 juin 2009, par les deux directeurs des établissements. En voici un bref extrait :
« [les deux établissements] mettent en place une « Station d’arts poétiques » initiée par Jean-Marie Gleize, Patrick Beurard-Valdoye et Noura Wedell, qui jouera un rôle pilote pour la création d’un enseignement spécifique accompagnant des pratiques d’écriture poétiques et conduisant à une professionnalisation de l’activité d’auteur dans le champ des arts poétiques. Ce type de structure dans les Écoles d’art n’existe pas encore en France alors que dans d’autres pays (Etats-Unis, Allemagne, Europe du Nord) ils jouent un rôle non négligeable dans la formation des jeunes dont la vocation est la création par l’écriture, le texte, le livre, la lecture en public et tous les supports mettant en jeu le langage… »
À la suite de la première séance Bernard Heidsieck (lequel a dû décliner l’invitation pour raison de santé), Jean-Marie Gleize m’écrit [email du 29.11.07] : « très bien sur Heidsieck, le fait de donner des points de vue complémentaires, c’est ce qu’il faut [...] je suis content, car au fond cette question de poésie dite « sonore », ça reste un lieu de questionnements très ouverts. À suivre [...] Il m’a semblé que tout s’était très bien passé ; les élèves ENS étaient ravis, et ils ont trouvé l’ENSBA très belle. »
Nous poursuivons ainsi joyeusement durant presque trois années. Les échanges sont riches et passionnés, alternativement dans les deux établissements. Nous mettons en place le principe de lectures ou performances par deux étudiant*es ou doctorant*es à chaque séance. Un grand respect mutuel et complémentaire règne, pour les capacités théoriques des uns, les potentialités artistiques des autres. Nous avons conscience que l’improbable est devenu possible, mais aussi, que la réussite repose sur l’idée d’un modèle précaire, réduit sur le plan administratif. Des intervenants extérieurs sont invités. La complicité de Jean-Marie avec les étudiant*es, son écoute, ses commentaires – et parfois sa capacité d’émerveillement – me ravissent.
Dans le courant de l’année 2008, un déjeuner est organisé entre nos deux directeurs, et nous quatre (entretemps Jérome Mauche nous a rejoints). Au café, l’esprit du directeur de l’ENS s’embrase : « Et si nous en faisions un master de création » ? Nous sommes aux anges !
Certes il y a du travail en prévision ! Est-ce que ce changement d’échelle ne va pas rigidifier le projet initial ; le rendre plus académique ? Nous espérons y parvenir.
Ce n’est pas le lieu de commenter l’incroyable embrouillamini – sans rapport avec notre partenariat – qui se déclencha peu après entre le directeur de l’ENS et Jean-Marie, qui eut pour conséquence le départ annoncé de celui-ci. Noura prit le relais de l’organisation côté CEP. Jean-Marie assistait tout de même aux séances. On devinait son abattement. Le colloque Emmanuel Hocquard, pourtant prêt, dut être hélas annulé…
Plusieurs de ces étudiant*es ont poursuivi l’aventure avec la revue Nioques, comme Élodie Petit et Alessandro de Francesco.
