Lettre à Anne Barbusse à propos de " À moins que Marseille" par Denis Hamel

Les Incitations

10 juin
2026

Lettre à Anne Barbusse à propos de " À moins que Marseille" par Denis Hamel



Salut Anne, j'espère que tu vas bien.

 

J’ai lu hier ton livre sur Marseille, que je trouve très bon, impressionnant. On voit que tu écris sous le patronage de Rimbaud et beaucoup de Nietzsche, bien que pas nommé. Ce n'est pas ma philosophie, car je reste avant tout un gréco-judéo-chrétien, avec ma bible et mon Homère, mais je comprends cette façon de voir, ce vitalisme dionysiaque, frugal, loin de la vieille Europe continentale qui ne fait que raisonner, compter, douter, conceptualiser... alors que l'orient méditerranéen vit et danse la "grande santé" nietzschéenne. L’image parfois dure que tu donnes de la ville, avec ses rats, ses poubelles déversées, l'Etat presque absent, la paupérisation, pourrait ne pas plaire à certains et se voir abusivement taxer de décliniste, ce qui serait évidemment ne rien comprendre à ton livre qui est avant tout une lettre d’amour à Marseille avec toute sa diversité, sa richesse culturelle, son authenticité... Un des chapitres qui m'a sans doute le plus touché est celui sur la nage, qui m'a rappelé la fameuse parabole du nageur de Tchouang Tseu. Dans ce (cette, car pour toi elle est féminine) Marseille que tu décris, Dieu est absent et les hommes livrés à l'absurdité et à la cruauté. Les religions sont de pauvres subterfuges enfermant les hommes, et surtout les femmes, dans la servitude volontaire. Là encore ce n'est pas ma doxa, car plus que l'absence de Dieu, c'est son silence que je ressens : dieu se tait, mais il est là. Ce silence est magnifiquement décrit dans L'espérance oubliée, un livre de Jacques Ellul, qui est un peu une boussole pour moi. Dans ma propre utopie, ma proposition, mon hypothèse serait de rapprocher ce silence de Dieu du Tao de Lao Tseu, mais je comprends qu'on puisse trouver ça abusif. Ce n'est qu'une intuition, une proposition hésitante. Les artistes sont à l'honneur chez toi comme chez Nietzsche, et on voit que si salut ou émancipation il doit y avoir, c'est par eux qu'il/elle passe, beaucoup plus que par les politiciens. Ton éloge paradoxal de la vidéo, notamment de l'image utilisée comme un vecteur de création et de vérité dans l'art contemporain, va à l'encontre de tout un courant iconoclaste, pour lequel seul l'écriture peut encore nous prémunir de la tyrannie du visuel, spectaculaire et confusionniste. A voir… La puissance des photos d'Adèle Nègre qui complètent ton texte semble aller dans ton sens, et ta passion pour le cinéma sous-tend l'ensemble du livre. Excuse-moi pour ces remarques jetées un peu à l'emporte-pièce. Je ne prends jamais de notes en lisant car cela gâte mon plaisir de la découverte et voile parfois ma compréhension.

Avec toute ma sympathie pour toi et ton écriture, toujours aussi intéressante et aventureuse.  

Le commentaire de sitaudis.fr

Éditions Milagro, octobre 2025
Photographies d'Adèle Nègre
118 p.
19 €