Vercey « lecteur » de Jaffeux par François Huglo
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Ouvrons, dans « Le Magnum » de la revue en ligne Décharge, l’I.D. (itinéraire de délestage) n° 1194 : « Vides et fous, les nouveaux courants de Philippe Jaffeux ». Pour Claude Vercey, il ne s’agit pas d’un livre à part entière, mais d’un symptôme de la maladie à laquelle il est réduit. Courants est la forme « qui s’est imposée à lui comme correspondant au mieux à ses possibilités physiques ». Plus loin : la machine à produire des textes fonctionne « tant que le souffle ne lui manque pas, puisqu’on sait que ces textes sont écrits grâce à la reconnaissance vocale ». Est-il nécessaire de le savoir pour lire ? De même que des handisports, y aurait-il une handipoésie, une handilittérature, des handiarts ? Le dernier Renoir ne serait qu’un vieillard cumulant goutte, arthrose, polyarthrite, ne tenant plus debout et s’attachant des pinceaux entre les doigts, Joë Bousquet un blessé de guerre alité dans une chambre obscure, Proust un asthmatique, Beethoven un sourd, Nietzsche un migraineux bipolaire, sujet aux AVC, Michel Pétrucciani un malade qui, toute sa vie, a cogné ses « os de verre » à un piano, au risque de les briser, Django Reinhardt un guitariste à qui manquaient des doigts, comme au couteau de Lichtenberg la lame et le manche.
À la question « Qui vraiment a lu, en son intégralité, un livre de Philippe Jaffeux », ou même une page, je réponds : moi. Et pas seulement une page, un livre, mais chaque page de chaque livre. Et si ces exercices de concentration m’ont enivré, je me demande pourquoi d’autres lecteurs n’en seraient pas capables. La lecture active (pas celle de « l’indiligent lecteur », comme disait Montaigne) est-elle autre chose qu’un exercice de concentration ? Les questions suivantes : « Quels lecteurs pour de tels livres », et « se vendent-ils », prennent les lecteurs pour des imbéciles, privés de la moindre part de cerveau disponible, et les éditeurs pour des marchands d’aliments destinés à remplir leur mangeoire.
Un livre de Jaffeux n’est pas un symptôme. Une note de Vercey, si. Mais symptôme de quoi ? Jaffeux nous répond : du redoutable « spectacle », dont le livre est « le seul moyen de venir à bout ». Éditeurs et lecteurs « interviennent pour contenir ce fléau qui a contaminé (physiologiquement !) toutes nos sociétés. La poésie, ce n’est pas nouveau, s’exerce dans la plus stricte clandestinité et aujourd’hui plus que jamais, elle a besoin d’y demeurer au risque d’être récupérée par l’image, l’apparence, le spectacle, c’est-à-dire la fausse ou la non-lecture ». Il ajoute : « La maladie est indispensable à la santé afin que nous soyons à la fois malades et médecins ». Merci, docteur !
