Java 1989-2006 l’anthologie par François Huglo

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25 mars
2026

Java 1989-2006 l’anthologie par François Huglo

Java 1989-2006 l’anthologie

 

 

            Une revue fait date, et la défait. Ce quelle cristallise autour d’un noyau l’a précédée, et lui survit. Sous le titre Java 1989-2006 l’anthologie, on lit : Jean-Michel Espitallier Vannina Maestri Jacques Sivan, voilà pour le noyau, &leurs complices, voilà pour ce qui précède et ce qui survit, la complicité entre individus et entre revues pouvant aller jusqu’à l’amitié. Certains avaient déjà fait la java dans TXT (par exemple), beaucoup la font encore en ce taudis (autre exemple). Pour Yves di Manno, qui avait déjà réalisé pour la collection Poésie / Flammarion les anthologies des revues Action poétique (1999) et Jardin ouvrier (2008), le cristallisateur est un ton, un esprit : « une sorte de légèreté ou de fausse désinvolture qui n’excluait en rien le sérieux du propos ». Jean-Michel Espitallier parlera d’ « une légèreté programmatique joueuse », qui préfère Ponge à Char, Deleuze à Heidegger, tente « de s’extraire de l’enfermement jargonnant des appellations » et « des postures de poète inspiré, du grand écrivain poseur » par une autodérision héritée « de la pop culture », et par le bricolage, l’hybridation. Un « lyrisme un peu pompier » revient en force, « certains rimailleurs-slameurs » ont consterné Bernard Heidsieck, mais les « années Java se sont infiltrées ». Ne serait-ce pas, plutôt que l’inverse, « une revue qui fabrique une génération, l’invente en la soudant » ? Même si « avec la mort de Jacques Sivan en 2016, une page s’est définitivement tournée ».

 

            Les vers d’Andrea Zanzotto traduits par Philippe Di Meo , « Omnipotente et néanmoins légère lumière qui en toi te célèbres et en te consumant va célébrant les ombres tenaces que tu génères », peuvent être rapprochés de ce « copeau » de Jacques Sivan : « Du mot, le film sonore arraché, c’est l’immatérialité du réel ; c’est la création d’un nouvel espace détaché de la lourdeur passive (héritage), poussive (préjugé) d’un signifié fort de sa "raison bonne" ». Légèreté joueuse, dès le titre, de vers de Pierre Le Pillouër : « la plus ne me plaît plume ». Plutôt enclencher « de l’autre / avec du presque ». Bricoler, en quelque sorte. Christian Prigent taquine Jean-Luc Parant : « Les yeux, les boules, le sexe, les yeux, les boules, les boules, le sexe, les yeux… Est-ce que ça ne manque pas un peu de péripéties, ton roman ? ». Jacques Demarcq demande à « la fauvette babillarde » de le griser « d’mil criminels cris / d’grizzly gillespie », et conclut : « faut fauve / être be-bop hard ». Quand la java est là, le jazz ne s’en va pas. La pop non plus. Dick Higgins traduit « Yellow submarine » par « hello, serbe-marines ! ».

 

            Valère Novarina s’entretient avec Hadrien Laroche : « "Faire" me plaît. Mais faire n’est pas fabriquer… Le travail artistique est organique : les œuvres naissent, comme des nouveaux espaces au monde, comme des nouvelles parties de corps ». Et « notre enfance est commune ». Nous ne sommes pas propriétaires du « plus intime ». Au théâtre, les gens « viennent voir l’enfance, le bloc de solitude d’où ils sont tombés ». Jacques Sivan salue « l’effet de spontanéité, de naturel, de fraîcheur, de légèreté », qui « fait le charme » de L’Art poétic d’Olivier Cadiot —du « capitaine Cadiot » dont Pierre Alferi conte les Aventures. Nathalie Quintane : « l’écriture c’est de la manutention et de la mastication ». Même si « le nom melon est bien moins gros qu’un melon ».  Eric Sarner  traduit Allen S. Weiss : « Art radio le Mômo ». Claude Pélieu : « Je suis un cut up vivant ». Arnaud Labelle-Rojoux : Burroughs n’est « pas un poète » mais « un dératiseur ». Philippe Beck : « L’âge des artères ne fait pas la jeunesse ». Sylvie Nève : « J’écris par jeu par jets par la bouche par le nez par nausées par défaut ». Lucien Suel : « La poésie mange de tout tout ce qui a fait son existence lectures relations / trivialités rêves activités physiques ». Et « vous devez être flexibles c’est ça le / zen le yoga le satori ». Jacques Barbaut règle ses comptes avec ses trois a, via Perec, Tristan Tzara (trois a aussi), Foucault, Blaine, Genet, Jacques Derrida (deux a) et Mélanie Klein : « Le "a" était le père châtré, mais cependant invaincu, le "i" étant le pénis ».

 

            Hubert Lucot répond à Véronique Pittolo : « je me répète souvent que je suis à la fois classique et moderne. J’ai pu craindre que les postmodernes voient là deux bonnes raisons de me considérer comme un ringard (…) Les poètes ont AUJOURD’HUI le monopole du travail  verbal. Les journalistes ont oublié que Tacite et Montaigne travaillaient leurs phrases tout autant que Virgile et Ronsard ». De même, Jean-François Bory : « on ne peut réduire la poésie à une histoire de vers ou de prose » Et « je suis allé voir Ponge dans l’idée contraire à celle de Denis Roche : à mon sens, la poésie n’était ni inadmissible ni finie : elle était partout, elle s’étendait ». C’est le livre qui nous donne « notre nom véritable, notre identité ». Il est « un objet d’identification », le « passeport de l’écrivain ». Nous ne sommes « qu’une sorte de tissage dans le langage universel, plus ou moins délicat, plus ou moins bien fait. Pas grand-chose de plus —Il me semble, oui, que c’est déjà considérable ».

 

            Impossible de citer ici —« le temps d’une chanson »— tous les auteurs ( plus de 80, répartis sur 492 pages généreusement illustrées) que rassemble l’anthologie. « Ne vous déplaise », ces éclats, ces bribes, ces tesselles assemblées ci-dessus « en dansant la javanaise », ne pouvait proposer qu’un avant-goût.

 

 

 

 

 

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