Fabio Pusterla - La Splendeur par Philippe Poivret

Les Parutions

21 avr.
2026

Fabio Pusterla - La Splendeur par Philippe Poivret

Fabio Pusterla - La Splendeur

Avec La Splendeur, Fabio Pusterla propose une profonde réflexion sur ce qui fait nos vies, nos impasses et nos illusions.

Une première partie, Assombrissements, contraste avec le titre, La Splendeur, de la seconde partie. Juste avant, un prologue, avec la Prière de l’hirondelle, nous plonge dans la lumière, le soleil et l’espérance. Il va falloir les quitter rapidement pour remonter vers ce qu’on devine être une rivière. Le voyage ne sera pas une simple promenade au bord de l’eau. Tout se mélange, se dilue dans un parcours qui remonte vers une source qui n’est ni un point de départ ni un point d’arrivée.

La rivière, qui n’est jamais nommée, est le fil conducteur des trente-trois poèmes qui suivent le départ depuis des ponts et des ports. Ponts et ports sont les symboles de connexions multiples dont il sera question une fois la marche entamée. L’eau, parfois dangereuse, parfois menaçante, coule comme s’écoule le temps, comme s’écoule la vie. Sur les bords de la rivière, « un chevalier d’or/ brandit en vain l’épée sur un cheval /cabré ». Allusion à la citation d’Andrea Zanzotto placée en exergue du recueil « Entre l’or incertain et le vide ». Le chevalier d’or qui brandit son épée n’est pas une assurance de salut. Il ne brandit son épée que dans le vide. Tout le recueil expose le vide laissé par l’absence d’un espoir d’une vie paisible tout en exposant aussi le vide d’un ciel qui serait un refuge.

Il se passe quelque chose sur les berges de la rivière, sur les berges du temps : il y a « sur le chemin de halage/des chevaux aveugles qui avancent lentement ». Ils poursuivent une route qui n’a ni limite ni aboutissement. L’aveuglement est le propre des animaux qui sont sur les bords de la rivière. Au milieu, dans l’eau, c’est la vie, dure plus souvent que tendre, qui remplit tout l’espace. C’est celle de tous les hommes et de toutes les femmes qui doivent survivre face à des animaux qui ne leur veulent pas que du bien.

Dans cette vision du monde, les échanges sont permanents. L’eau s’infiltre partout comme la vie qui, elle aussi, finit toujours par l’emporter. La vie, comme l’eau de la rivière, ne s’arrête jamais de couler. Quelles que soient les circonstances, quels que soient les évènements, favorables ou non, l’eau continue à s’écouler.

La confiance entre l’eau et le poète vient réconcilier la rivière avec celles et ceux qui y vivent ou qui vivent à ses côtés.  Les angoisses s’apaisent alors que les menaces et la fragilité sont belles et bien présentes partout et en tout temps. » Et je te fais confiance/ même quand tu es menaçante, et que tu te gonfles/ même quand tu emportes /tout avec toi// Les jours, les ponts, les toits/et moi aussi. »

Une fois les Assombrissements exposés, Fabio Pusterla nous emporte vers La Splendeur. Titre d’un des poèmes du début de cette seconde partie, la splendeur n’apparaît qu’une seule fois à la fin du poème qui porte ce titre. Il est dédié à Nina. On devine, à la lecture des trois derniers vers, qu’il s’agit d’une enfant ou d’une adolescente :

                                   Evoquons plutôt le soleil de tes années

                                  quand tu passes et que tu souris dans la vie,

                                   évoquons la splendeur

La splendeur est donc bien réelle. Elle apparaît, elle se devine derrière la rivière, dans l’eau, dans toute la nature. Jamais aveuglante, elle est partout, c’est aussi un trait d’union :

                                 «Et une ligne relie

                                   la pierre , le rouge-gorge, la montagne, les nuages

                                   une ligne idéale qui part peut-être de toi

                                   ou bien qui te rejoint, qui ensuite te dépasse

                                   et continue le chemin derrière toi,

                                    vers ce que tu ignores

Il y a un lien qui nous unit à la nature et au monde entier. Pas facile à voir ni à comprendre, ce lien existe et il revient au poète de nous aider à le trouver ou à le retrouver puisque nous le connaissons tous. Il est là, encore faut-il avoir quelqu’un pour nous le faire voir. Et au bout de cette ligne, au bout de ce lien, il y a le silence qui « n’est que silence ». Mais « Les mots silencieux crépitent », ils ne sont donc pas totalement silencieux. S’il y a quelque chose au-delà des mots, si le silence a une place, c’est celle qui vient après les mots. Ce sont les mots qui comptent puisque « la parole jaillit après, /conquête de la lumière, et le mal se tait, / encore et toujours, privé/ de sens ». Les mots sont donc essentiels. Il faut aussi les dire puisque c’est la parole qui compte et c’est elle qui fait « taire le mal. » Il y a aussi un moment où il faut savoir s’arrêter et écouter le silence qui « Comme une voix qui se tait, qui se tait/ et dans ce silence en dit plus qu’une autre ».

Fabio Pusterla cherche à rendre compte du monde, de la vie et de son mystère. Dans un tourbillon de mots, de phrases, de vers, il passe de l’eau de la rivière aux berges d’une nature dont, sans jamais insister, il se plait à souligner la beauté : « le saule abaisse jusqu’à former une grotte/ de dentelle dans la grisaille, mille points de lumière transpercés/sous lesquels on se promène et on s’arrête »

La vie est en permanence ce à quoi il se réfère. C’est elle dont il rend compte sans la moindre complaisance et sans chercher à trouver la moindre solution. Complexe, fragile comme celle que reçoit un agneau qui vient de naître et qui se retrouve « étonné de sa /vie inattendue », il sait aussi que la vie est faite de violence, d’instinct et d’espoir « L’appel du feu profond, /du feu caché qui bat, /qu’on n’oublie pas et qu’on n’oubliera jamais ». Pour Fabio Pusterla, la vie est à vivre dans ce monde. En se référant toujours à l’eau et à la rivière, il nous dit que sur l’autre rive, celle qui est en face de nous, « les dieux sont passés par là/ avant de disparaître pour toujours »

Dans une quatrième et dernière partie intitulée Lucio sans que l’on sache de qui il s’agit, on retrouve les oiseaux, le ciel et l’eau qui font partie de « l’unité du tout » Fabio Pusterla conclut alors son recueil par un hommage à la vie dont il n’a fait que parler en disant qu’« Elle porte toute chose en elle, et nous porte aussi ».

Dans ce recueil en édition bilingue, la traduction a été assurée par Jean-Simon Mandeau. Respectant l’ambiance crée par Fabio Pusterla, sa traduction offre un regard aussi fidèle que possible aux intentions de l’auteur tout en profitant des multiples sens offerts par la langue française

Aussi épais que léger, aussi complexe que vivant, aussi déroutant que la vie, l’art de Fabio Pusterla nous plonge dans un monde, le nôtre, où la splendeur existe mais reste en arrière-plan. Elle n’apparaît que rarement. Sa présence reste toutefois incontestable même si elle est toujours contestée par la noirceur des assombrissements dont il est question dans les premiers poèmes.

                               

 

 

Le commentaire de sitaudis.fr

Édition bilingue, traduction de Jean-Simon Mandeau
Ed. Cheyne, 2026
176 p.
25 €

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