Vincent Bonnet - Manuel pour les alphabètes par Éric Houser

Les Parutions

12 mai
2026

Vincent Bonnet - Manuel pour les alphabètes par Éric Houser

Vincent Bonnet - Manuel pour les alphabètes

À la lettre

 

Les lecteurs du dernier livre de Vincent Bonnet pourront avoir la sensation de se trouver en terrain proche de celui qui l’a précédé il y a déjà plus de quinze ans, en 2010. Ces deux livres ont en commun d’avoir été écrits au moyen de la photographie. Et si l’on peut parler d’écriture, c’est de manière littérale, car « l’instance de la lettre » y est remarquable.

 

De quoi s’agit-il avec ces livres ? Dans les deux cas et de manière différente, de page turners littéraux et a-narratifs (mais on pourrait aussi bien dire d’anti page turners si l’on s’en tient à la définition de ce genre d’ouvrage comme « livre particulièrement captivant qu’il est impossible de lâcher »), dans lesquels « narration » et « image » sont passés au tamis d’une critique efficace et joyeuse (joyeuse car efficace). 

 

Par ailleurs, les deux livres ont en commun d’être accompagnés d’un texte qui fonctionne comme hors-texte tout en étant positionné en couverture, partie éminente du livre, comme son visage : texte de Jean-Marie Gleize pour Pense . bête en 2010, de Nijinski pour le Manuel de 2026 (en couverture mais encore à la fin du volume en deux langues, anglais et français). Ces deux textes ayant me semble-t-il valeur de programme et d’instrument critique. J’y reviendrai.

 

Que se passe-t-il ? Lire un livre c’est en tourner les pages, et l’un des principaux effets de la lecture des deux livres de Vincent Bonnet consiste dans ce rappel, cette évidence perceptive. Ainsi, dans un autre contexte, je suis frappé un jour par un lecteur métropolitain semblant dévorer d’une main un livre de poche, tout en s’accrochant de l’autre à la barre verticale, afin de ne pas perdre l’équilibre, avant de découvrir que la couverture est celle de l’Éthique de Spinoza, et que mon trajet s’arrête avant la prochaine « tourne » opérée par ce lecteur debout. Dans ce cas, on se trouve dans une modalité lente de l’opération, permettant de ne pas lâcher trop souvent la barre. Celle-ci pourrait être définie comme l’axe de la littéralité (de la lecture comme pratique littérale). Dans nos deux livres au contraire, la modalité s’accélère, sans aller toutefois aussi vite que dans le cas d’un flipbook.

 

Que voit-on ?, que lit-on ? Dans le Manuel pour les alphabètes (également titré en anglais Handbook for the literates), une suite de photographies qui à première vue peuvent sembler arbitrairement choisies lors d’une balade urbaine, si ce n’est que très vite se repère que dans chaque « image » figure une lettre (ou plusieurs), saisie par rapport à sa place dans l’ordre ou le désordre alphabétique. a, b, c, d, …. x, y, z. L’entreprise garde un caractère de gaucherie, de jeu, qui semble mimer un geste auto-ironique. Les lettres peuvent être photographiées à l’état de graffiti (connotations souvent sexuelles et politiques), de signalétique urbaine, de publicité, etc. À propos de publicité, une photographie montre, à côté d’une boîte d’archive du journal Le Monde, un texte qui pourrait concerner le travail de Vincent Bonnet, à moins que ce ne soit exactement le contraire : « La concision des textes publicitaires, la nécessité déflagrante de leurs formules, le dessein d’exprimer le maximum de sens dans le minimum de signes, a déclenché l’exaltation de cette faculté de la lettre ». L’exaltation des facultés de la lettre me paraît, quoiqu’il en soit, assez bien qualifier ce que réalise l’auteur. Le Manuel de 2026 n’a pas poursuivi, sauf erreur de ma part, quelque chose qui m’avait frappé dans le livre de 2010 : la reprise, dans le flux des photos présentées (défilé des signifiants), de certaines d’entre elles, exactement à l’identique, qui introduisait comme une insistance mnésique assez surprenante.

 

Dans le très beau texte que Jean-Marie Gleize, récemment disparu, a écrit pour le livre de 2010, il évoque sa détestation des images, et la nécessité, contre elles, de « sortir et se planter là dehors ». Et un peu plus loin, pourtant : « plus j’avançais moins je comprenais le paysage, plus je photographiais des mots : carré, jardin, écran, carré, cloître, écluse, carré, plaque ». Autant d’images littérales, si cette expression a un sens. Nijinski, dont le texte a été choisi pour illustrer le dernier livre de Vincent Bonnet, écrit ceci : « je préférerais voir mes écrits photographiés plutôt qu’imprimés car la typographie détruit l’écriture, chose charmante, vivante et pleine de caractère ». Une version dansante de l’ut pictura poesis ?

 

 

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