Maïa Hruska - Dix versions de Kafka par Jacques Barbaut

Les Parutions

28 avr.
2026

Maïa Hruska - Dix versions de Kafka par Jacques Barbaut

Maïa Hruska - Dix versions de Kafka

« Dix versions » / Dissection

 

 

Tandis que le clown W.C. Fields affirmait qu’un homme qui n’aimait ni les chiens ni les enfants ne pouvait pas être foncièrement mauvais, de même un livre qui a obtenu quatre prix littéraires « de prestige » (mais à quoi bon autant de jurys et clubs littéraires si c’est pour aboutir à la duplication, la reproduction des mêmes récompenses ?) : le prix Transfuge du meilleur essai, le prix André-Malraux de l’essai sur l’art, le grand prix de la critique du Pen Club France et le prix François-Billetdoux — c’est la quatrième de couverture de son format poche (l’édition originale ayant paru chez Grasset deux ans auparavant, en 2024) qui le précise.

 

Ces « dix versions », en autant de chapitres, explorent les aventures (vicissitudes, gloire et beauté) des premières traductions de Kafka en autant de langues : en russe, en anglais (Eugène Jolas assurant la « transition »), en espagnol (avec Jorge Luis Borges), en italien (c’est Primo Levi), en français (salut à Alexandre Vialatte, qui « décèle en lui une nouvelle forme d’hilarité », dixit la 4e), en roumain (hommage à Paul Celan), en yiddish, en hébreu…

 

*

 

Le dernier chapitre, qui est aussi le plus long, est consacré à la traduction en tchèque effectuée par Milena Jesenská, la seule (et pas seulement parce qu’il s’agit de la seule femme) parmi cette dizaine de traducteurs que Kafka ait personnellement connue, rencontrée de son vivant.

 

Attention ! c’est assez imagé, éthéré, métaphorisé — « déplacé » :

 

« Dans cette relation où les kilomètres se parcouraient par des phrases plus souvent que par des caresses, décacheter les enveloppes revenait à déboutonner son corsage, et tenir ses lettres entre ses mains à la tenir par les hanches. » (p. 197)

 

Et puisque nous avons été d’emblée projetés sur des hauteurs sublimes — ou sublimées —, voici une autre « comparaison », trouvée page 204 :

 

« Ainsi, lorsque Kafka écrit à Milena qu’elle “appartient” à la langue tchèque, il lui murmure en réalité ceci : en tchèque, vous n’appartenez qu’à moi. En tchèque, Milena s’expatriait en même temps qu’elle trompait son mari. »

 

(Dans ce paragraphe, admettons que je souligne « en réalité »…)

 

« Hauteurs sublimes » ou « sublimées », ai-je écrit, analogie, mais soudain, ça change de registre, de physique (de la concrète à l’abstraite, de la « réelle » à la théorique — de la physique des corps à celle des quantas), ou, encore, passons de l’infiniment grand à l’infiniment petit :

 

« L’œuvre se divise à nouveau : la traduction, destinée aux lecteurs monoglottes, paraît dans sa langue, tandis que l’original se maintient dans la sienne. L’œuvre quitte alors la sphère pure pour atterrir et s’incarner dans la langue propre de la traduction. Un physicien parlerait ici d’une “réduction du paquet d’ondes”, c’est-à-dire d’une interruption de la superposition quantique. Les amants le comprenaient parfaitement. » (p. 206)

 

Dans celui-là, je souligne volontiers : « c’est-à-dire » (soit, merci pour l’éclaircissement) et « parfaitement » (aux tout débuts des années 1920, très peu d’esprits étaient à même de comprendre les linéaments, tenants et aboutissants, de la physique quantique — c’est d’ailleurs toujours le K [jeu de mots] aujourd’hui).

 

Je poursuis et, désormais, on « déshabille » et « rhabille » la langue, et ce à l’abri des « coulisses quantiques » :

 

« L’instant où Milena reposait son stylo après avoir terminé sa traduction agissait chaque fois comme un lever de rideau : le lecteur monoglotte, n’ayant accès qu’à une seule langue, ne saurait jamais rien des coulisses quantiques où s’était transformée la langue de Kafka, où celle-ci se déshabillait et se rhabillait. » (207)

 

L’interdisciplinarité fonctionne à l’envi, les croisements opèrent, les « paquets d’ondes » sont balancés, la physique quantique dérou(l/t)ée…

Maïa Hruska avait cinq ans lorsqu’éclata la médiatique « affaire Sokal » – et ses implications, soit la mise en cause de l’utilisation légère, désinvolte, de chic, de notions issues des sciences dites « dures » dans le champ des sciences humaines –, elle semble n’en avoir rien connu :

 

« Dans une lettre du 14 juin 1920, Kafka racontait à Milena son rêve : “Ton costume, étrangement, était de la même étoffe que le mien.” Un physicien dirait plus sobrement qu’ils étaient “quantiquement intriqués”, au sens où ils partageaient instantanément les mêmes idées, indépendamment de la langue dans laquelle celles-ci avaient été pensées. » (210)

 

« Un physicien parlerait… », « Un physicien dirait… » : le mode conditionnel est pourtant ici prudemment de mise.

 

*

 

Pour la dixième langue (mais rien sur le chinois, le japonais, le persan, l’hindi…), ajoutons enfin la version en polonais, évoquée au huitième chapitre, dont s’est chargé Bruno Schulz au milieu des années 30. Bruno Schultz (les Boutiques de cannelle, le Sanatorium au croque-mort) y apparaît sous une espèce assez particulière – j’emprunte, j’y suis autorisé par le contexte sus-cité, approximativement donc, à la troublante hypothèse des « états superposés » –, celle du chat dit « de Schrödinger » : mort/pas mort, mort et pas mort, ni mort ni pas mort… assassiné et fugitif, exécuté puis évadé…

 

La phrase que j’incrimine, qui m’interroge pour le moins, la voici intégralement citée, elle est page 154 :

 

« Le 19 novembre 1942, quelques jours avant qu’il ne parvienne à fuir Drogobytch avec de faux papiers, Schulz fut abattu de deux balles dans la nuque, au coin d’une rue. »

 

En tant que lecteur (accessoirement correcteur), j’aurais volontiers émis cette proposition (chacun comprend bien que, dans la phrase précédente, ce « ne » est dit « explétif », autrement dit, il est d’emploi facultatif et ne représente en rien une négation) : 

 

« Le 19 novembre 1942, quelques jours avant son projet de fuir Drogobytch avec de faux papiers, Schulz fut abattu de deux balles dans la nuque, au coin d’une rue. »

 

*

 

Dans les deux dernières pages de l’ouvrage, outre les membres de sa famille, une vingtaine de lecteurs sont remerciés — dont l’un est qualifié d’« incisif » —, « la maison Grasset », puis son éditrice, pour « ses mille remaniements » (c’est excessif), Olivier Nora, of course, « pour son immense chic »

 

Pourtant — inattention ? disparition « de type quantique » ? abus dans les révisions, donc mic-mac ? brouillage des notions de temps et d’espace, des repères spatio-temporels ? —, par exemple encore ces deux dernières citations, texto et in extenso :

 

Page 168 :

« Lancés à l’initiative du Viennois Theodore [sic] Herzl en 1897, à Bâle, ces congrès se tenaient tous les deux dans une ville chaque fois différente. »

[> bourdon]

 

224 :

« À la fin de sa vie, devenu aveugle, il [le grand-père de l’auteure] s’y [dans l’appartement familial] déplaçait avec une incroyable aisance, comme Borges dans les couloirs de Buenos Aires. »

[À cet endroit, une bibliothèque (municipale pour les uns, nationale pour les autres) a été aspirée par un trou noir.]

 

L’occasion idéale aussi pour placer cette homophonie : C’est cité / cécité.

 

Oui, allez, pour cette fois, on ferme les yeux.

 

 

 

 

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