Bertrand Degott - Correspondances par Laurent Fourcaut
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Bertrand Degott, né en 1955, vivant à Besançon, est enseignant-chercheur et poète. Il est l’auteur d’une thèse Ballade n’est pas morte. Étude sur la pratique de la ballade médiévale depuis 1850 (1996). C’est dire son attachement aux formes poétiques fixes et rimées, qu’il maîtrise avec un art consommé et ce, en faisant varier ces formes avec autant de subtile élégance que de brio, en virtuose donc, comme le manifeste très bien son dernier livre, Correspondances. Après deux recueils publiés par Gallimard, Éboulements et taillis (1996) et Le Vent dans la brèche (1998), on a pu lire de lui Battant (La Table ronde, 2006), À chaque pas (L’Arrière-Pays, 2008), More à Venise suivi de Petit testament (La Table ronde, 2013) et Plus que les ronces (L’Arrière-Pays, 2013). On lui doit aussi les Sonnets de Shakespeare « mis en vers français » (La Table ronde, 2007). Chercheur, il travaille sur Verlaine, Edmond Rostand, Guillevic…
Dans cette poésie « comptée-rimée », les types de poème sont des plus variés, qui vont du sonnet – ou du sonnet élisabéthain – au rondel et à la ballade, en passant par toutes sortes de formules – quatre quatrains d’alexandrins suivis d’un monostiche, trois tercets, trois sizains d’alexandrins, trois quatrains, etc. – qui ont pour commun dénominateur la totale liberté d’un poète qui maîtrise de bout en bout son art. On en dira autant des mètres employés, de l’alexandrin au tétrasyllabe, en passant par l’hexasyllabe, l’octosyllabe, le fréquent décasyllabe. L’alternance régulière de mètres inégaux (6/4, 6/8, 8/6/4, 8/4, 8/6, 12/8, 10/8, etc.) vise manifestement à épouser l’équilibre fragile des manifestations de la vie telles qu’elles sont célébrées dans ce livre : « tout va très vite ainsi / dans l’efficace // à craindre les regards / juste un peu plus que les regains // – et d’ailleurs le temps passe / la pie jacasse / et le melon mûrit / sur la terrasse ». La tonalité de ces poèmes, aussi bien, sourdement mélancolique, est celle d’une conversation familière, d’un lyrisme feutré, tenu en bride : « j’ai ravalé ma sève et toute emphase ».
Cependant, l’essentiel me paraît être la confrontation entre le réel, où vie, amour et mort se combinent plutôt qu’ils ne s’affrontent, et le poème, sa capacité à entrer valablement dans ce cycle, ou cette ronde, confrontation à laquelle Bertrand Degott se livre ici inlassablement.
Car il a évidemment conscience d’appartenir à la famille de celles et ceux qui, comme lui, tentent de désenclaver la gent qui parle en faisant entrer quelque chose du monde muet dans des poèmes.
De là la nombreuse présence, dans ces pages, de poètes aimés et disparus, en particulier dans la partie « Lettres-fleurs à plusieurs de mes fantômes », où l’auteur s’adresse à Jean Grosjean, René Guy Cadou, Jean-Claude Pirotte, Jacques Charpentreau, Antoine Emaz, Philippe Jaccottet, Christian Bobin, Jacques Réda. D’autres poètes sont mentionnés ici et là : Rutebeuf, Ryokan, Apollinaire, Queneau, Georges Perros, Lydie Dattas, William Cliff, qui composent, écrit Degott, « mon album-photo poétif » (p. 87) – pour rimer malicieusement avec Cliff. D’autres encore font l’objet de citations plus ou moins cryptées : Chateaubriand, Baudelaire, Verlaine, Guillevic, Réda.
Les poèmes adressés justifient en partie le titre du livre, Correspondances. Au-delà du clin d’œil au célèbre poème de Baudelaire ainsi titré, il désigne de biais ces poèmes-lettres. L’auteur s’en est expliqué dans la présentation de son livre qu’on peut lire sur le site de l’éditeur : « Le titre “Correspondances” peut s'entendre ici dans la polysémie du mot correspondance, notamment comme “échange de lettres ou de messages” et comme “rapport d'analogie” : la poésie est un genre adressé qui recourt à l'image. C'est là toute l'ambiguïté du verbe partager : ce que le langage ordinaire et la réalité séparent, le langage poétique prétend le relier, en restaurer l'unité perdue. Ainsi quelques dédicaces aux absents et de brèves notations témoignent à la fois d'une attention scrupuleuse au réel et d'un souci d'en décrypter la fugacité au moyen de l'image. »
Bien des poèmes sont d’autre part adressés à la femme aimée, à qui l’auteur déclare : « je vis je t’aime au-dessus de mes forces ». Elle vit à l’autre bout de la France, de sorte que leurs retrouvailles sont aussi précieuses qu’épisodiques : « ton amie lointaine et proche » ; « nous sommes / à nouveau séparés ». « j’écris pour toi / et j’écris pour que l’amour dure ». La relation épistolaire à l’aimée semble emblématique de ce que serait la vérité du lien amoureux, qui se nourrirait, fondamentalement, de l’absence. Ainsi qu’on peut lire dans la Phèdre de Racine : « Présente, je vous fuis ; absente, je vous trouve. » Degott : « c’est la pluie et le vent, je les recueille / et j’en fais des vers pour toi dans l’espoir / désespéré que tu en veuilles ».
L’autre sens du titre est que l’auteur entend que sa poésie, loin de n’être qu’un stérile objet de langage, parvienne à correspondre à quelque chose du monde aussi vivant que silencieux, c’est-à-dire à l’essentiel : « Des paroles, sans doute / alourdiraient le manque / – nous préférons échanger des images ». Ce monde est donc constamment convoqué. Il n’est guère de pièces qui ne parlent des fleurs – il faut recourir à un dictionnaire pour savoir ce que sont la ficaire, la coronille des jardins, la ruine de Rome ou l’œillet des Chartreux, etc. Ou des oiseaux, hirondelles, martinets, merles, corbeaux, quantité d’autres. Des arbres et des saisons. À tout instant, le poème est convoqué comme l’acteur majeur qu’il est, investi de la mission de capter un tant soit peu de « ce monde [qui] est merveilleux » et de la femme, qui est à son image. Il se substitue donc aux objets du réel, pour mieux se les incorporer : « la poésie / est ce moindre bourdon / qui vibre aux objets dont / elle est saisie ». Deux exemples : « mais oui, la graine est souveraine / qui s’envole au vent familier / pour semer des fleurs par millier / et moi, podagre et hors d’haleine / j’ai pour te complaire habillé / ma reine avec la rime en laine. » « dans ton absence il reste à présent la lumière / que j’essaie de communiquer aux mots… je sème / ces tout petits cailloux le long des journées pour // réaccorder l’absence avec le désir même. » Il s’agit en somme de « chercher l’analogie qui nous manquait » : « je n’abandonnerai pas l’analogie // en m’adressant à vous je compose une toile / qu’à la façon d’une araignée je tisse et bave ».
La mort cependant est là, qui est comme l’ombre portée de la vie. L’auteur évoque « les morts », « la mort coutumière », la mère tant aimée disparue. Il a conscience de sa « propre finitude », et dit de lui-même : « et moi qui sens les vers mordre à ma viande // moi que menace un franc déléatur ». Mais les vers du poème font l’épreuve anticipée, en la mettant en scène, de cette mort, comme de celle qui est au cœur de toute vie, composant « le rythme universel » auquel « mon pas s’accorde ». Il s’agit d’en « faire ensuite un poème / qui ait l’innocence des fleurs ».
Même si, au bout du compte – une fois le livre refermé, ce beau livre si poignant –, « nous n’atteindrons jamais le monde / de toute éternité c’est lui / qui nous dévore ».