Escapade en Facilie de Didier Malherbe par Laurent Fourcaut

Les Parutions

04 févr.
2018

Escapade en Facilie de Didier Malherbe par Laurent Fourcaut

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Né en 1943, Didier Malherbe est d’abord un musicien de grand talent, pratiquant avec art le saxophone et bien d’autres instruments, au sein d’abord du groupe Gong, et désormais avec le Hadouk Trio. La traditionnelle rubrique « Du même auteur » (p. 2) comporte, pour l’essentiel, une impressionnante discographie. Mais il est aussi poète. On a pu lire de lui les sonnets de L’Anche des métamorphoses (2001, rééd. 2013), et voici maintenant cette Escapade en Facilie. Didier Malherbe rejoint donc la cohorte, nombreuse, des praticiens du sonnet qui compte, entre autres, des poètes éminents comme Jacques Roubaud, Christian Prigent et Jacques Réda, auteur d’un « poème postface » figurant en quatrième de couverture. Pourquoi ce regain, au XXIe siècle, d’un genre qui depuis la Renaissance n’a guère cessé de solliciter les poètes ? Ce n’est pas ici le lieu d’en débattre. J’ai tenté d’apporter des éléments de réponse dans la postface, « Dans les règles », d’un mien récent livre de sonnets, Or le réel est là…*

Escapade en Facilie n’est pas un recueil, mais bien un livre, très construit et homogène. Ses six sections, « FACILE / FACILIABULE / EN FACILIE / ESQUISSES DU FACILISME / MODE FACILE / FACILIANA (mode grave) », développent en effet à la fois une réflexion sur le sonnet tel qu’il est ici pratiqué (en particulier dans « FACILIABULE » où abondent les métapoèmes), son fonctionnement, la quête qui s’y mène, quête dont l’objet est « [l]a môme Vérité » (p. 19), en écho sans doute à « La môme néant » de Jean Tardieu, poète cité p. 80 – avec l’aide, justement, des nombreux auteurs qui s’y trouvent convoqués, voire cités, de John Donne (p. 123) à Francis Ponge (p. 24) et à Raymond Queneau (p. 64) en passant par Horace (p. 62), Ronsard (p. 83, 87), Malherbe, le fameux homonyme (p. 67, 68, 69, 83), Baudelaire (p. 20) ou Maïakovski (p. 127) – et sur le sens et la valeur de ce qui est facile. L’auteur est adepte résolu d’un « optimisme faciliste volontaire » (p. 63) mais se défend de tout optimisme béat : vivre en « Facilie » ne conduit nullement à ignorer « la rude réalité d’humains livrés / En pâture aux quotidiennes difficultés / De survie » (p. 7). Aussi bien affirme-t-il : « Le facilisme en rien n’exclut le poids des luttes ! » (p. 84). Dans cet « Eldorado » où l’argent est « facile / À gagner », « L’économie est dite répartitionnelle, / Système des vases communiquants [sic] complè- / / tement différent de nos phynances pourries. / On ne tolère pas familles appauvries / À proportion que s’enrichissent les nanties. » (p. 106) On voit que ces sonnets sont d’une parfaite actualité…

Ils font un sort à tous les emplois courants des mots facile, facilement, facilité (on dira qu’ils en explorent méthodiquement, mais joyeusement, le champ sémantique). Ainsi des deux valeurs opposées, positive et négative, de l’adjectif, pareil en cela à « Janus » (p. 10), de « Facile à vivre » (p. 22), ou de « Il faut pour arriver là-bas, facilement, cinq heures. / Facilement, pas au sens de facile mais au moins. » (p. 18) L’auteur a donc entrepris de « Façonner des sonnets sur la facilité » (p. 27). Son ton est volontiers narquois, blagueur, car une des conditions, si on l’en croit, de la vie facile est de ne pas se prendre au sérieux, en tout cas de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Cette distance élégante prise par rapport à soi peut aller jusqu’à l’autodérision, comme lorsqu’il s’accuse de « glisser dans ce poème n’importe quoi » (p. 25) ou brocarde « les mots rimant dans ce sonnet futile » (p. 42 ; voir aussi « Le mauvais sonnet », p. 47). Cependant, la facétie n’empêche aucunement une réflexion discrète, mais continue, sur la machinerie du sonnet, en particulier sur la rime, dont Didier Malherbe dit à trois reprises, et fort bien, qu’elle peut ouvrir sur un réel inédit, dans la mesure où les mots qu’elle accouple, de façon souvent improbable, créent une sorte de court-circuit qui vient déchirer le tissu sui-référentiel de la langue : « La pensée inconnue à la rime s’arrime » (p. 17) ; « La rime ouvre à l’idée les portes de l’écluse » (p. 48) ; « La clef du mystère des rimes // Ouvre une porte au fond du sens » (p. 91).

Or cette porte-là donne sur une certaine image de la place de l’homme dans l’univers. Une image qui doit sans doute beaucoup au voyage que Didier Malherbe fit en Inde dans les années 60, où il découvrit la musique indienne, le sanscrit et le yoga, donc une certaine philosophie orientale. En gardent la trace des poèmes comme « Pranayama » (p. 93, technique de yoga visant à retrouver l’énergie par la respiration), « Clef de vivre » : « Le Facilisme a-t-il des liens avec le Zen ? » (p. 122) et « Passation » (p. 136) qui évoque les croyances en la réincarnation. Plus généralement, on est frappé par l’affirmation répétée, sous le masque de la désinvolture, du nécessaire accord de l’homme avec la Nature, condition au demeurant du « facilisme » bien compris. Il faut « S’ouvrir du fond du cœur au monde tout entier » (p. 95), et les héros récurrents de ce livre panique, « Le Faune et la Fée » (p. 55), se félicitent d’avoir « facilité […] / Le bon accord des humains avec la Nature, // Le libre Amour et l’amour de la liberté » (p. 118). Au total, « Le Facilisme prône un bel attachement / Aux lois irréductibles de dame Nature. » (p. 134) Un fort sentiment d’appartenance cosmique imprègne ce beau livre. L’univers dont nous sommes les hôtes très éphémères, depuis l’aléatoire « Grand Boum » (p. 35) primordial, est animé par « la tournerie universelle » (p. 16, 58, 111), laquelle implique et commande « l’universel Amour » (p. 34). « Faune et Fée incarnent bien la facilité / Originelle et la nature en liberté, / La Facilie, un paradis, mais sans la chute. » (p. 84) Et sans la crainte de la mort (voir la dernière section, « FACILIANA »), cet « Instant fatal » (p. 64) emprunté à Queneau : « La Camarde, on l’ignore, on la gomme, on l’oublie / Pour le salut de la jubilation de la vie. » (p. 92)

Ce « facilisme » délibéré – médité, assumé, travaillé, conquis – affecte évidemment la facture des sonnets de Didier Malherbe. Les rimes en sont très libres, comme l’amour en somme qui préside à leur accouplement, leur disposition étant des plus variables. Les mètres employés très divers : l’alexandrin domine, mais on rencontre souvent aussi l’octosyllabe. Plus rares, mais bien présents, les vers de sept (p. 103), neuf (p. 66), dix (p. 19), onze (p. 124), treize (p. 125, 126), quatorze syllabes (p. 18, 24). Parfois, les sonnets en alexandrins accueillent librement des intrus, ou des squatteurs, vers de dix (p. 30, 44), onze (p. 33, 42, 57, 109) et surtout treize syllabes (p. 9, 11, 47, 51, etc.). Et puisqu’il est le lieu où s’énonce et se revendique l’aspiration fusionnelle qu’on a dite, le sonnet se fait protéiforme, comme pour mieux abriter les noces du Faune et de la Fée, de l’humain et de la Nature : il devient tour à tour maison (p. 40), moulin (p. 46), « mentale masturbation » (p. 77), espace d’un « Troc prosodique » (p. 50), « poème-repas, facile à digérer » (p. 107). Sa forme même a des pouvoirs plastiques : il peut s’augmenter in fine d’un ou de plusieurs mots (p. 44, 56, 62, 124, 128, 131), d’un vers supplémentaire (p. 33, 56, 72, 94, 116) ou de deux (p. 109, 112, 121, 125, 130, 132), voire d’un quatrain (p. 100). Il lui arrive d’être inversé : les tercets précèdent les quatrains (p. 69, 80), ou estrambot (un tercet en plus : p. 83, 84). On rencontre encore les formules 4/4/3/5 (p. 103) et 4/4/3/4/1 (p. 135). Accouplement très libertaire, aussi, que celui des mots-valises que comportent, en particulier, bien des titres : « facilimètre » (p. 14), « éternelléphémère » (p. 16), « érotogyre » (p. 17), « Diafacilogue » (p. 30), « Rhétoricœur » (p. 41), etc.

 

On observera enfin que nombre des caractères de la poétique qu’on a cru pouvoir décrire se retrouvent et se concentrent dans le motif fortement récurrent de la « toupie » (p. 7, 16, 32, 56, 63, 90, 108, 109, 111). Ce jouet est l’emblème du sonnet selon Didier Malherbe : « C’est vrai, qu’un sonnet ressemble à une toupie ! / Comme une toupie a la forme d’un sonnet. » Car « La toupie et le sonnet tournent sur leur pointe » (p. 108). Cette inestimable rotation, déterminée par la mise en mouvement concertée d’un sens fuyant toute fixité, inscrit l’un et l’autre dans la « tournerie universelle », les arrachant du même coup à l’inertie de la mort. Car « [s]i peu qu’une chose soit arrêtée, elle meurt et elle s’enfonce d’un seul coup à l’endroit où elle est immobile, comme un fer rouge dans la neige » (Jean Giono).

 

* L. Fourcaut, Or le réel est là…, Montreuil, Le Temps des cerises, « Le Merle moqueur », 2017, p. 195-205.