Sereine Berlottier -Ce qui passe, passe : voix de Georges Perec par François Huglo

Les Parutions

17 mai
2026

Sereine Berlottier -Ce qui passe, passe : voix de Georges Perec par François Huglo

Sereine Berlottier -Ce qui passe, passe : voix de Georges Perec

     

 

            Au-delà du cas Perec, Sereine Berlottier nous interroge sur la voix et le corps de l’écrivain. Pour les uns, de Bernard Heidsieck à Julien Blaine, l’écrit est partition d’une performance « en chair et en os » (« je vocifère, il faut s’y faire »). Pour d’autres, la voix est celle de l’écrit (Christian Prigent), le corps celui du texte. Mais nombreuses sont les zones intermédiaires, de frottements, d’empiètements, de crissements et de grincements. Où ça passe et ça casse.

 

            Dans la voix de Perec, Sereine Berlottier perçoit « ce qu’il reste d’enfance, inarticulable ». Quand elle l’entend au cours d’émissions, c’est « une voix légèrement plus aiguë, plus métallique, enfantine, douce et joueuse » que celles de ses interlocuteurs. Mais cette voix qui commente et digresse ne détruit-elle pas « la précision de l’effort, de l’intention, du geste même d’écrire » ? Perec déclarait en 1967 à l’université de Warwick : « je suis écrivain et je ne suis pas orateur (…) je ne parle pas de ce que j’écris, moi, je déteste ça ». Reste ce que Barthes appelait « le grain de la voix », même si pour Sereine Berlottier « les écrivains écrivent parce qu’ils ne parlent pas ». Beckett et Michaux ont refusé que leur « voix d’homme ne soit confondue avec » leur « voix d’écrivain ». Cela n’empêche pas Sereine Berlottier de comparer le rire de Perec, « une sorte de crépitement étouffé », à celui de Michaux, « d’une franchise qui étonne », et qui « résonne d’un éclat enfantin, explicite », tranchant avec « l’aspect neutre » de l’écrivain, « de sa personne et de sa conversation ».

 

            Il y a chez Perec « une curiosité à travailler » les « matières sonores, pourvu qu’il y ait à y inventer une forme ». Ainsi, l’« Atelier de création radiophonique » de France culture a diffusé en 1979 un montage de deux heures avec les voix de Georges Perec et de Claude Pieplu captant dans un flux sonore les « choses vues » au carrefour Mabillon, à Saint-Germain-des-Prés. Mais comme dit Perec, « ce qui passe, passe », et le flux n’éludait pas « la fatigue, l’étrangeté, l’ennui ». Sereine Berlottier revient sur les prestations de Bukovski et de Perec face à Bernard Pivot, et sur Perec interviewé par un Chancel qui « parle trop vite pour moi ». Manque « de l’épaisseur », un « espace », une « chambre à soi dans la prose du monde », qui font dire à Perec que son ambition serait de remplir un jour un « tiroir de la Bibliothèque nationale ». Sereine Berlottier comprend « qu’il lui faut s’engendrer lui-même comme archive », devenir « le corps-bibliothèque de l’écrivain qu’il est », où « tout ne sera pas accompli ». Filmant, en 1986, l’appartement de Georges Perec, où lit Jacques Roubaud, Robert Bober filme un « portrait de l’écrivain au miroir de ses étagères, de ses fétiches, ses cachettes ». Sereine Berlottier note que Perec, qui avait dit en 1976 « C’est curieux, de vouloir devenir langage », prononce le 1er mars 1978 le mot « fétichisme ». Il pourrait désigner le personnage d’Un homme qui dort : « la présence, sans le corps ».

 

            Sereine Berlottier éprouvait donc une « gêne profonde » en entendant Chancel parler du corps de Perec : « Vous avez l’allure d’un diable, le physique. Ça vous fait de la peine ? ». Comme Berlottier, « on aime les livres qui flottent, affranchis du corps ». Ils découpent « un territoire dans la langue ». Borges : « L’univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) se compose d’un nombre infini, et peut-être indéfini, de galeries hexagonales ». L’écrivain selon Perec y cherche « le chemin dans lequel il va écrire, sa voie, aussi bien v.o.i.e que v.o.i.x ». Sa méthode ? « Couper/ranger ». Documentaliste au CNRS de 1961 à 1978, il met au point un système de classement et de conservation de la documentation particulièrement ingénieux ». Ces techniques lui permettront d’écrire La vie mode d’emploi. Rédigé sur la proposition de Maurice Olender, l’article « Penser/classer » sera « le dernier texte publié de son vivant ».

 

            Un fétiche ? Une machine. Aura du fétiche, humanité de la machine. Pour Maurice Olender, Perec est « l’inventeur d’une "machine à écrire" qui rappelle à l’humain que jamais il ne pourra se passer de sa propre humanité pour fabriquer ses propres machines ». Étienne Lécroart a composé un « grand portrait en creux de Georges Perec » à partir « d’un texte où les blancs, entre les mots, sont travaillés de manière à reproduire » son profil. Ne disait-il pas vouloir « devenir langage » ? Mais pour l’analyste, « la matière sonore qui tisse la grande tapisserie d’où émergera peut-être un jour, pour le patient et pour celui qui l’écoute, la possibilité d’un récit, d’une articulation, n’appartient pas seulement au langage ». Dans un « enchevêtrement de signes, de ruines et d’empreintes », la voix peut être le « seul vestige de paysages enfouis ». En mars 1980, 234 mètres sous terre, dans la salle des machines de la mine de Blegny-Trembleur, près de Liège, Perec participait, parmi « des poètes sonores et d’autres », à une soirée de lectures enregistrée et filmée. Scène bruitiste : Perec « crache dans le micro », ses phrases « sont pâteuses, l’articulation indécise, la voix est très éraillée, plus aiguë que dans les émissions radiophoniques ». En cette « caisse de résonance (…) s’improvise et s’amplifie la défaite d’un clown triste », qui « renonce à dissimuler son ivresse », devenu « le ventriloque d’une langue dont il ne veut pas qu’il ne produit que pour la désarticuler, la réduire en poudre », et cherche à « s’en sortir sans sortir, aurait dit Ghérasim Luca ». Il pleure, il rit, il « fore, de l’ivresse sinistrée à la saoûlographie joueuse ». Devant « porter son texte en public », il n’a « au fond qu’un désir, celui d’y renoncer publiquement et d’être, au lieu même de ce renoncement, celui qui gronde, qui grommelle, qui piétine, celui qui chuchote et qui tousse ».

 

            Écrire est à la fois se cacher et s’exposer. En ce beau livre, l’autisme de la bibliothèque et l’exhibitionnisme de la scène ne se regardent plus en chiens de faïence, mais dansent. Collé-serré.

 

 

 

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