Forough Farrokhzâd - J’irai jusqu’au rivage du soleil par Tristan Hordé
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Forough Farrokhzâd (1935-1967) [le nom désormais noté FF] avait publié quatre recueils à 32 ans au moment de sa mort accidentelle : La prisonnière (1955), Le mur (1956), Rébellion (1958), Une autre naissance (1963) ; elle n’avait pas préparé Au seuil d’une saison froide, paru en1974. Le premier a fait scandale dans la société iranienne : une femme écrivait ses désirs amoureux, ce qui est lisible dès l’ouverture du livre, « Dans les baisers, les regards, les étreintes des corps nus », ce poème ayant pour titre "Nuit et désir". Quand ce genre de poème est écrit par un homme, aucune voix ne s’élève, c’était bien le statut imposé à la femme que FF refusait, « la femme [aurait été] créée comme objet de plaisir ». Ces premiers mots charpentent son œuvre parce qu’ils traduisent pour elle ce qui est au cœur de la poésie, la liberté de dire et de faire au centre de la vie, « être libre, libre, libre enfin ». Leili Anvar définit justement dans sa postface le parcours de FF ; il faudrait lire les poèmes dans l’ordre de leur publication pour comprendre que la poétesse passe de l’amour d’un homme particulier, puis d’un autre à « l’homme » et « les corps particuliers [sont abandonnés] pour devenir le corps du poème et, de là, son esprit et son cœur. »
Peu importe le lien au vécu (dont nous ne connaissons rien), c’est d’abord l’imaginé, le désir qui sont lisibles. Dans un pays où régnait le shah, pour FF l’amant parfait devait obligatoirement être à l’écart du social, de toutes les règles reconnues, se consacrant seulement au bonheur de l’aimée, à l’exemple du Lancelot ou du Tristan du roman courtois, « Je veux un fou d’amour qui sur le champ / renonce à tout : pouvoir, argent, renom, abri ». Corollaire de cette exigence, le souhait de l’abolition du temps, c’est le "toujours" rimant avec "amour", « Si demain n’arrivait pas / Je resterais près de toi pour toujours ». Le sentiment amoureux s’exprime de mille manières, parfois en abandonnant tout développement, le sentiment simplement affirmé pour qu’il existe, « Celui que j’aime / Est comme la nature / Évident » ; il n’est donc plus même besoin de mots, « la langue du regard » suffit.
Cependant, cette plénitude souhaitée est toujours à atteindre et la disparition d’une limite entre le je et le tu semble inatteignable, le tu est toujours autre et FF constate : « Tu es en moi et tellement loin de moi ». L’amant, physiquement ou non, s’éloigne, et sa fuite est très régulièrement notée, « il est parti sans rien dire, parti », « Pourquoi me fuis-tu ? », « Tu fuyais / Tu me fuyais », etc. La passion ne se vit pas la même durée pour les deux et sa fragilité est mise en scène. FF échoue à maintenir vivant ce qui s’étiole, le poème se forme ainsi à partir du drame de la précarité de l’amour et, dans ce domaine, les métaphores sont communes à toute la poésie amoureuse, comme « C’était un feu, il s’est éteint ; c’était un fil, il s’est cassé ». Le souhait de la rupture d’avec les valeurs sociales — le rêve de la fusion du je-tu — s’achève sans rien laisser, ne reste que « le désert des amours ». La « nuit fabuleuse » des premiers moments est oubliée et la nuit n’est plus qu’une « nuit obscure aussi noire que [son] sort ». L’obscurité n’évoque plus que la mort, il faut alors vivre
Un jour dénué de sens comme les autres jours
Ombre des aujourd’hui et des hier
L’alternance du plaisir et de la douleur (« je brûle et je pleure ») semble être la règle de tout amour. Chaque poème autour de la plénitude (la "joy d’amor" des troubadours) a un pendant négatif autour de la douleur de la perte et, la passion défaite, s’impose une question pour FF, « À la fin je me suis demandé / Que suis-je moi ? ». Celle qui transforme sa douleur en poème :
Je parle des confins de la nuit
Je parle des confins des ténèbres
Et des confins de la nuit
La réponse est bien dans le fait que FF a écrit et c’est la dualité du vécu qui est devenue source du poème. L’écriture est d’ailleurs souhaitée dès les moments heureux, la femme se comparant à l’oiseau qui cherche à voler — devenant libre : alors « Je me ferai rose à la roseraie du poème ». La poésie, comme l’amour, brûle, est lumière (cf « poésie, mon flambeau ») et elle sera d’autant plus accomplie qu’elle aura pour fondement l’amour, d’où l’injonction à l’amant, « Emmène-moi au pays des poèmes et de la joie ». Lieu qui est à fonder où sont associés aux mots des poèmes — poèmes d’amour — la fleur par excellence (régulièrement présente) et la musique "naturelle", « Vivre au pays de la poésie, des roses et des rossignols / Est un privilège insigne ».
L’expression des sentiments amoureux traverse les frontières, mais des éléments dans les poèmes évoquent nettement tel aspect de la civilisation iranienne, plus largement arabe, la rose et le vin, le jardin ; ces mots, fréquents, sont aussi des marqueurs poétiques, employés très souvent de manière figurée, « le jardin des baisers », « elle était vin d’ivresse dans une coupe ». On ajoute l’oud, l’encens, la mosquée, le minaret, le muezzin, la prière, etc., et, beaucoup plus sinistre, le lieu de la pendaison publique, toujours présent en Iran. L’éditrice décrit l’utilisation par FF dans plusieurs livres d’un genre poétique bien installé à partir du début du XXe siècle, les quatrains aux rimes souples, souvent abcb ; elle relève aussi la relation revendiquée à des modèles, Rûmi et Hafez, et l’évocation d’Omar Kãyyãm.
L’édition satisfera les lecteurs et lectrices qui connaissent déjà la poésie de Forough Farrokhzâd comme ceux et celles qui la découvrent. L’introduction reconstitue à grands traits le parcours singulier de la poétesse et fournit les éléments nécessaires sur les genres poétiques mis en œuvre. Des notes, peu nombreuses et pertinentes, éclairent à propos d’une référence, d’un choix stylistique, de lieux, d’une allusion à un modèle, et elles justifient quand besoin est la traduction d’un vers. On souhaiterait que toute traduction proposée dans une collection de poche soit proposée avec le même souci des lecteurs*.
* Leyli Anvar signale la publication d’une autre traduction de l’œuvre, parue quand elle terminait la sienne (F. F., Œuvre poétique complète, traduite du persan par Jalal Alavinia avec la collaboration de Thérèse Marini, Lettres persanes, 2024).