Pierre Vinclair - Birdsong par Tristan Hordé
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La fabrique du poème
Le livre ne s’ouvre pas autour des oiseaux mais à propos de deux expositions à Lausanne ; la première, sur le surréalisme, est commentée et, pour les photographies de Cindy Sherman de la seconde, Pierre Vinclair recopie les notes qu’il a prises en la visitant. On retrouvera ces deux pratiques, commentaire et prise de notes, qui réduit le décalage entre ce qui est vécu et l’écrit et convient parfaitement au projet général. À l’origine du livre, une invitation à intervenir vingt minutes à un festival consacré aux oiseaux ; Pierre Vinclair projette de lire vingt poèmes d’une minute chacun, d’abord à partir d’un livre de photographies, Colonies d’oiseaux du Coréen Byung-Hun Min, où les oiseaux apparaissent comme des signes, des griffures. Des poèmes seront aussi écrits à partir du vécu et non des images, également de la musique. Chaque temps de l’écriture comme chaque observation des oiseaux qui aboutit à un poème, est aussi un temps de réflexion sur ce qui est en train de se faire ou vivre. Les poèmes sont présents à chaque étape de leur construction et réunis avant la postface.
Comme la plupart de ses lecteurs, Pierre Vinclair n’a pas les connaissances d’un ornithologue, il ne fait surtout que regarder et écouter les oiseaux (beaucoup ne font que les entendre) ; même s’il a un peu lu des ouvrages spécialisés et des poètes ornithologues, il ne peut donner le nom que d’un petit nombre d’oiseaux et son projet n’est en rien didactique. Il se propose d’écrire ce qu’il désigne par des poèmes « démocratiques », lisibles sans bagage savant —"démocratique" opposé ici à "aristocratique", appliqué à un essai où le lecteur en sait nettement moins que l’auteur —. Il ne cherche pas comme l’ornithophile à comprendre « ce qui compte » pour les oiseaux mais, en faisant « affleurer [son] ignorance », il tente de « comprendre en parlant des oiseaux (…) ce qui compte pour [lui] », sans savoir d’ailleurs exactement ce qu’est l’objet du poème, et c’est peut-être cela qui compte :
je flotte au milieu d’eux
état d’ignorance sans tragique
tranquille, sous le soleil
Les photographies de Min ne sont pas le seul support des poèmes et la seule contrainte à respecter est la durée de la lecture. Sur ce point, la position de Pierre Vinclair ne varie pas d’un livre à l’autre, « On peut se donner toutes les contraintes et tous les dispositifs, écrire reste une aventure de la pensée. »
Quand il s’agit des poèmes, la frontière entre le vécu — ce qui est regardé, entendu, éprouvé — et l’écriture est quasiment inexistante. L’exemple le plus net a justement un rapport avec les oiseaux : l’installation d’un oiseau sur une poutre dans l’entrée du logement de la famille est observée : l’échec dans la construction d’un nid, les matériaux mis en œuvre tombés au sol d’abord non reconnus comme tels, le départ de l’oiseau effrayé, l’intervention de l’épouse et des filles en faveur de l’oiseau, son retour, la pose d’un nichoir artificiel. L’ensemble est raconté, commenté et quelques éléments du récit trouvent leur place dans un poème. La tentative de les intégrer dans le livre de Min (« faire entrer l’hirondelle / dans la photographie / de Min ») ne convient pas, l’oiseau n’est pas une image, d’où :
(…) comment plutôt la retenir
de ce côté, de son côté, vivante,
farouche, inaperçue
lançant trilles joyeuses, indéchiffrables,
allant à la vitesse de ses trissements
et revenant au chaud dans un nichoir
de signes patiemment
grapillés, assemblés et tressés
dans une forme ronde ?
Un peu plus tard, pendant une absence de la famille, le passereau s’est installé dans le nichoir, ce qui entraîne des commentaires : les oiseaux de la couvée porteront « avec leur histoire non seulement celle de leur classe, mais celle de l’extinction de la classe — et aussi un livre de photographies, puis quelques centaines de vers et le travail préparatoire à leur composition. » C’est un des aspects passionnants de Birdsong, la possibilité de reprendre, au moins partiellement, les matériaux très variés support de l’écriture.
Les poèmes sont écrits avec tout ce que Pierre Vinclair a lu, écouté, regardé et le livre en garde et même en note les traces. Sa mémoire lui fait reconnaître une relation à un sonnet de Mallarmé et il choisit d’emprunter à Poe le "Nevermore" du Corbeau ; il commente et rejette la position de Ponge dans deux poèmes sur les oiseaux, où « l’oiseau apparaît comme une sorte de pur objet » ; il cite les ornithologues poètes (Fabienne Raphoz, Jacques Demarcq, Dominique Meens) ou non (Marielle Macé, Vinciane Despret notamment) ; il se souvient de passages de Kafka ou de Kenzaburo Ôé liés à ce qu’il écrit à un moment précis ; préoccupé par ce qu’est l’improvisation en poésie, il réécoute Charlie "Bird" Parker et son Ornithology, pour conclure que son jazz « [ressemble] plus à un chant d’oiseau que ne le fait n’importe quel poème ». L’écoute de Coltrane, puis de Keith Jarrett qui improvise sur cinq notes dans Köln Concert, aboutit à écrire en écoutant un solo de Charles Mingus avec pour base des fragments d’un livre précédent (notés en italique) ; en voici le début :
La musique est un jeu
de plates
formes
pop
élève à son écoute la contrebasse est-elle
un sujet de langue pleine de visions enfouies
à saisir clairement qu’il suffirait à un solfège de savoir dire
Un peintre, un sculpteur laissent, parfois, entrer dans leur atelier, on cherche des écrivains qui agissent de même. Pierre Vinclair n’invite évidemment pas le lecteur à être présent au moment de l’écriture, il décrit précisément ce qui se passe avant ce moment. Au lecteur ensuite de construire la relation entre ce qui a été dit du vécu et la forme des poèmes ; « Parce qu’il a une forme, le poème existe. Jamais assez, bien sûr, pour accueillir une hirondelle réelle ; il ne saura se constituer que comme un nichoir symbolique. » Le parti-pris de ne pas séparer l’essai sur la manière de travailler, sur les matériaux des poèmes et leur relation au réel, est trop rare pour ne pas être salué et, après cette brève description, il faut lire l’ensemble des poèmes...