Emily Dickinson - Une différence intérieure... par Tristan Hordé

Les Parutions

22 mars
2026

Emily Dickinson - Une différence intérieure... par Tristan Hordé

Emily Dickinson - Une différence intérieure...

 

 

Une différence intérieure est le sixième volume traduit d’Emily Dickinson aux éditions Unes. Le traducteur François Heusbourg présente avant la page titre ce choix de poèmes de l’année 1862, à partir de laquelle l’écriture devient plus intense : jusqu’en 1866 près de la moitié de l’œuvre est écrite, « Son petit théâtre de poche projette des ombres immenses sur les parois du monde. » La scène de son théâtre, Emily l’emplit d’une nature qui lui est propre, de ses rêves, de son désir d’abandonner son « enveloppe charnelle » pour rejoindre ce que l’on peut nommer le divin, sans cependant que les nombreux poèmes liés à la mort effacent la joie profonde d’être là, de jouir du jeu de la nuit et de la lumière, des paroles échangées.

 

On ne lira pas de description de la nature, mais seulement des évocations d’un milieu naturel par le nom de ce qui y vit, s’y trouve : arbre, bois, brise, herbe, rosée, mer, chevaux, abeilles, papillons, oiseaux, loriot. Emily Dickinson désire parfois se fondre dans le vivant qui l’entoure, devenir ce qu’est l’herbe une fois coupée : elle acquiert un parfum simplement parce qu’elle est morte « Comme j’aimerais être un Foin — ». À côté de ce vœu de fusion avec l’extérieur se développe aussi une nature rêvée, un monde d’écriture, où elle devient un jour « Une Île dans l’herbe déchue — Que seules les Marguerites connaissent — ». Ailleurs « des Navires Pourpres tanguent doucement — / Sur des mers de Jonquilles ». Cette couleur vive est aussi attribuée aux après-midis, le rouge aux Golfes et aux flots, plus classiquement à l’Est, vivacité en accord avec la présence constante de la lumière qui vainc la nuit.

 

Quand la lumière est sur le point de disparaître, « c’est comme la distance / Dans le regard de la Mort. » Emily Dickinson affirme n’avoir pas plus peur de la mort que de la vie ou de la résurrection, et les poèmes à propos de sa disparition sont nombreux. Il ne s’agirait que d’abandonner un corps, une « enveloppe charnelle » vouée à la destruction et elle rappelle une évidence, « Mourir — ne prend qu’un petit moment — ». La relation à la mort en implique une à la vie, perçue ici et là comme un « écheveau de misère » ; misère spirituelle ? mais aussi affective mise à nu dans un poème qui condense une vie ; se jugeant quasi invisible, absente aux autres, dans son enfance (« Je ne parlais jamais »), elle aurait pu disparaître :

 

                       Et si ça n’avait pas été si loin —

                       Et que ceux que je connaissais

                       Partaient — j’ai souvent pensé

                       Combien je pourrais mourir — sans qu’on s’en aperçoive —

 

Si l’on peut quitter sans crainte la terre, c’est que le séjour au paradis est attendu, ceux qui y sont, les saints, y attendant Emily Dickinson qui croit savoir qu’ils ont prononcé son nom. Mais qu’est le paradis ? Le lecteur a souvent le sentiment qu’il est d’abord un sujet d’écriture, plus qu’un lieu espéré après la mort. Un lieu qui s’invente au gré des regards, des rencontres, c’est-à-dire qu’il est possiblement partout :

 

Où est le Paradis ?

La Couleur, sur le nuage qui passe              

La Terre interdite —

Derrière la colline — la Maison derrière —

Là se trouve le Paradis !

 

En même temps, le paradis est nettement séparé du lieu de vie et y accéder n’est pas possible pour tous ; Emily Dickinson assure, avec humour ?, qu’elle « harcèlera Dieu » pour qu’un de ses proches (présent par le pronom te) puisse y entrer. Mais ce lieu, qui devrait être celui d’un bonheur sans faille semble en réalité se révéler être un lieu d’ennui : aucune aspérité et le mouvement du temps n’y existe plus. On peut souffrir de ne pas trouver sa place « Ici-Bas » pourtant et écrire « Je n’aime pas le Paradis // Parce que c’est Dimanche tout le temps. » Les échanges, nécessaires pour se reconnaître comme personne, ne sont que dans la vie quotidienne, ils s’inscrivent dans le temps, par une parole sans limite, sans autre objectif que d’écouter et de répondre :

 

Nous parlions comme font les Filles —

Avec Passion — et tard —

Nous spéculions sur toutes choses, sauf la Tombe —

Pas notre affaire —

 

L’"affaire" était de devenir Femme et non pas candidate au paradis.

On peut isoler des poèmes sans ambiguïté quant au désir d’une "autre vie", bien que l’absence de durée, de rupture dans le temps soit donnée comme inacceptable, ou peut-être ne faudrait-il qu’une « goutte de Paradis » ? On peut lire aussi les variations autour de la mort et du paradis comme des tentatives d’explorer par les mots ce qui restera l’indicible, l’inconnaissable. Tout ce qui peut être écrit n’évitera pas finalement le « Mais, et alors ? » qui clôt chacune des trois strophes d’un poème. La première :

 

                       Je me dis nous pourrions mourir —

La plus grande Vitalité

Ne peut surpasser la Ruine,

Mais, et alors ?

 

Ce choix peut être lu, bien heureusement, de diverses façons et on appréciera les remarques de Marine Riguet qui terminent l’ensemble. Et l’on attendra patiemment une nouvelle traduction de François Heusbourg : le texte original en regard permet de comprendre la difficulté d’être au plus près du texte d’Emily Dickinson.

 

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