Joseph Mouton – Surtitre par Tristan Hordé

Les Parutions

13 avr.
2026

Joseph Mouton – Surtitre par Tristan Hordé

Joseph Mouton – Surtitre

 

                                           Cul-de-sac ou la fin d’une amitié

 

Le titre et le sous-titre intriguent le lecteur. Joseph Mouton explique l’emploi de surtitre dans une page qui précède le premier chapitre mais qui ne rompt pas avec lui : elle est datée et localisée (« Nice, le dimanche 31 juillet 2016), comme le récit qui la suit. Il a rejeté « sans titre », en usage chez les artistes plasticiens, et également un titre "classique" qui aurait orienté la lecture de ce qui serait écrit, donc « surtitre » par analogie avec sur-couverture, mot repéré dans un magasin à propos d’une protection qui recouvre un cahier d’écolier : « un surtitre serait une protection nominale qui éviterait au titre principal de s’user, c’est-à-dire d’être prononcé, écrit et connu ». On lira l’explication comme une manière de ne pas donner d’emblée ce qu’est l’issue du récit, écrit sous la forme d’un Journal, c’est-à-dire sans que l’on puisse imaginer comment il s’achève. Le mot « surtitre » (contrairement à ce qu’écrit Joseph Mouton) existe avec un autre sens en typographie et dans le domaine du spectacle ; pour un cahier, protège-cahier est plus courant.

 

Le sous-titre Je ne suis pas un écrivain est, apparemment, moins énigmatique. Accompagnant le titre, un sous-titre s’emploie pour préciser le sujet d’un livre. La tendance à écrire un Journal s’étant répandue depuis quelques décennies, on pourrait comprendre que l’auteur ne souhaite pas appartenir à une catégorie (écrivain), qui ne correspond pas à son activité principale (il enseigne l’esthétique) : il ne serait "écrivain" que par occasion — ici pour rendre compte de séjours en 2016 et 2017, avec deux amis — mais la bibliographie donnée ne semble pas aller dans ce sens, 7 livres publiés entre 1986 et 2010, et le dernier en 2026, appartenant à des genres différents (essai, poèmes, « genre incertain »). La présentation de l’ouvrage en 4ème de couverture confirme cette approche ; après avoir renseigné sur les activités de ses amis — « Elle est psychanalyste, lui est philosophe » —, Joseph Mouton ajoute en parlant de lui « (toi, tu es écrivain) ». Suite aux nouvelles vacances avec les mêmes en 2017, « le livre cale […] tu n’es pas un écrivain ». Mais le Journal est repris en 2025 quand un éditeur souhaite publier un livre de lui. Le sous-titre de la couverture est maintenu, en écriture manuscrite, comme le nom de l’auteur, manière d’affirmer sa présence, et le balancement entre "je suis / je ne suis pas" participe d’une question résolue dans la dernière partie.

 

On peut comprendre que les échanges, suggérés sans être développés entre les personnages, Joseph Mouton, son ami Fabrice (enseignant de philosophie) en couple avec Lucrèce (psychanalyste), puissent éloigner des lecteurs : « l’esprit de [leurs] séjours [à La Garde-Freinet] était l’esprit d’un séminaire informel et d’une villégiature de travail chacun lisant et écrivant dans son coin la journée, tous discutant des travaux en cours le reste du temps » ; les notations à propos de la vie d’Althusser, de Deleuze, etc., peuvent ne pas apparaître très intéressantes, et la trace des  questions évoquées renvoie ici à des débats d’"intellectuels" vivant dans un milieu privilégié. Leurs discussions ne les empêchent pas de se nourrir, de faire des visites ici et là et, ce faisant, de connaître des difficultés qu’ils ne sont pas toujours capables de résoudre — mais qui mettent en évidence ce qu’est réellement une relation entre « amis », pas toujours visible quand la communication porte sur les séjours de Deleuze dans le Luberon ou sur son chapeau. Lire ce Journal, c’est suivre des actions apparemment très banales qui aboutissent à la fin d’une amitié, donc à se demander ce qu’est vraiment l’amitié, quel contenu (si l’on parle de contenu) elle peut avoir, ou si le mot "ami" est une simple étiquette analogue à celle propre aux réseaux dits "sociaux".

 

Deux incidents transforment la relation entre le narrateur et Fabrice. Dans la première partie, en 2016, Joseph Mouton, maladroit lorsqu’il s’agit de maîtriser une machine et de se garer en marche arrière, heurte l’arrière de sa Chevrolet et abîme le pare-chocs déjà bricolé par un garagiste à la suite d’une manœuvre analogue en 2013 ; descendu de voiture, il « trouv[e] Fabrice en train de rire aux larmes soutenu par le bras de Lucrèce ». Aucun commentaire n’est alors fait de part et d’autre, mais le Journal de 2025 note que ce rire a provoqué « une déchirure », qui « avait fragilisé le tissu (affectif) environnant ». En 2017, au cours d’une sortie, pour éviter les embouteillages, Fabrice confie à Joseph Mouton la charge de les guider avec le GPS, lui et des amis qui les suivent dans leur voiture ; la lecture fautive de l’itinéraire alternatif les conduit dans des sentes pour marcheurs et les deux voitures sont obligées, après force manœuvres, de rebrousser chemin.  Il rapporte le fait dans la troisième partie avec des fragments de la discussion, Fabrice lui imposant une analyse psychologique et lui énumérant ses "manques". Ajoutons qu’à l’issue de leur second séminaire, la lecture du compte rendu du narrateur n’a pas lieu, « signe de désamour assez clair : Fabrice ne désirait pas entendre mon travail, ou pour mieux dire, il désirait n’en plus rien savoir ».  Dans cette relation du passé, Joseph Mouton transforme le prénom "Fabrice" en "Patrice" (p. 65) — pour s’éloigner d’une relation mal vécue ?

Il n’est pas mentionné d’autres séminaires, mais Fabrice a fait des remarques désobligeantes à Joseph Mouton sur sa conduite à Paris, en 2020, et lui a enjoint « fermement d’entamer une psychanalyse ». En 2021, au retour d’un séminaire, Fabrice et Lucrèce ont choisi une pizzeria à Nice et ce fut leur dernière rencontre : « Rentré chez moi, je me dis : c’était vide, bon sang ! nous n’avons parlé de rien ; Je me sentais en manque. // Je ne les revis plus jamais. » Un appel téléphonique de Joseph Mouton ne changea rien, sinon qu’il pensa « l’amitié n’est pas une relation thérapeutique, vous pouvez voir des amis, juste parce que vous les aimez bien ». Plus tard, une amie lui rapporta que Fabrice dans une réunion avait tranché, « nous ne sommes pas amis ».

 

Le récit des deux séjours, comme les tentatives d’analyse où Joseph Mouton ne cherche pas à se donner un beau rôle mais à comprendre, porte d’un bout à l’autre quelque chose de la douleur d’une rupture non voulue — de là peut-être l’abondance de parenthèses, de retours en arrière. L’intransigeance de l’un (Fabrice), l’hésitation de l’autre (Mouton) à répondre nettement à des arguments spécieux (mêle-t-on l’éthique à l’amitié ?), le silence de la psychanalyste (Lucrèce), donnent au lecteur de riches éléments pour s’interroger sur ce qu’est l’amitié et comprendre pourquoi Joseph Mouton conclut qu’il a vécu un « désastre ».

 

 

 

 

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