Jean-Michel Maubert - Ussmëll et autres poèmes noirs (1) par Grégory Rateau

Les Parutions

26 mai
2026

Jean-Michel Maubert - Ussmëll et autres poèmes noirs (1) par Grégory Rateau

Jean-Michel Maubert - Ussmëll et autres poèmes noirs (1)

 

Ussmëll et autres poèmes noirs, le nouveau recueil du poète-philosophe Jean-Michel Maubert à paraître le 26 mai 2026 chez les Éditions du Bunker, s’impose comme une œuvre d’une puissance tellurique et crépusculaire. À la croisée d’un chamanisme viscéral et d'une esthétique des catacombes, ce texte explore le deuil, l'animalité, et la persistance de la mémoire à travers des fragments poétiques d'une noirceur sublime, largement inspirés par l’univers osseux de la sculptrice Sabrina Gruss. Un chant funèbre et charnel où la poésie devient une expérience de décomposition et de métamorphose.

 

La poésie contemporaine s’essouffle souvent dans des abstractions de salon, mais Jean-Michel Maubert plonge ses mains directement dans la glèbe. Avec Ussmëll, il nous livre une œuvre convulsive, un opéra de ronces et de poussière qui refuse les politesses académiques pour retrouver la « langue terreuse » chère à Artaud. C’est une écriture organique, travaillée à l’os, où chaque vers semble arraché à une nuit ancestrale.

Le style de Maubert frappe par sa rigueur tranchante, un lyrisme de charnier qui évite le piège de la posture pour atteindre une ferveur presque sacrée. Les structures syntaxiques se brisent, miment le balbutiement des êtres des confins, puis se figent dans des blocs de prose compacte où le texte avance par saccades : « au sein de l’épaisseur sombre des jours gîte l’homme-rat davantage rat qu’homme dans un trou de terre il tisse somnolences songes avortés ». L'auteur use de télescopages lexicaux saisissants - « écorce-autel », « gris-monde », « ciel-linceul », « pourrissoir » - qui agissent comme des couperets sémantiques. Sa métrique ne cherche pas la fluidité musicale mais le frottement, le crissement des origines : « dans le silence qui règne sous les feuillages crissent les racines des défunts ». Il s'agit d'une esthétique du morceau, du débris qui résiste au silence, faisant écho aux performances de défiguration d'Olivier de Sagazan évoquées dans la genèse du recueil.

Le livre déploie un théâtre d'ombres d'une féroce mélancolie, un animisme radical où l'humain s'effondre pour s'ouvrir à sa part sauvage. Ussmëll déambule dans une forêt laiteuse, flanqué d'une mère momifiée et d'un double spectral absolu : sa sœur non-née. Pivot psychologique et métaphysique de l'œuvre, cette dernière incarne une présence chtonienne logée au plus profond de l'anatomie. Maubert refuse toute idéalisation éthérée de cette absence ; elle cohabite de manière charnelle et parasitaire avec le protagoniste :

« Ussmël sent en lui les soubresauts de sa sœur non-née
cloîtrée près de l’os
croissant à l’ombre du cœur »

Cette fusion crée une porosité totale entre le soi et l'autre. Qualifiée de « petite larve-sœur imberbe / crachant la demi-lumière des non-nées », elle habite la cage thoracique comme un parasite intime dans une « glèbe dormante meublée d’insectes ». Privée de langage articulé, cette « sœur sans bouche » est la gardienne du silence et du cri premier, une entité qui « ronge jusqu’à l’os les paroles » et à qui Ussmëll prête « une voix d’anémone pourpre ». Le deuil et la filiation se nouent ainsi dans des visions d'une effrayante beauté collective :

« masques de nuit des enfants
nœud de sang des mères
étouffant les sombres pleurs
une tête de ronces
balbutiant de froid »

La violence du siècle traverse de part en part ce paysage en ruine où la « chair-morte industrielle » côtoie les excavations de la guerre, les chevaux aux « bouches pleines de glaise » et les éclats d’obus. Le poète écrit la déroute des corps : « sous le sternum ça germe encore / - ou vers le linge d’or des cuisses / suintent et poussent tes sanglantes épines ». Le père est une absence minérale, la mère une relique desséchée, et le ciel un linceul vide : « le souffle maigre de l’étoile neige du front / une marionnette assise branlante / dans l’effondrement mutique ».

Pourtant, la force de ce texte réside dans son immense et paradoxale douceur. Au fond du « cirque d’os » subsiste une piété païenne. Ussmëll façonne une miniature de cheval en glaise et « la dépose près de la tête momifiée de la mère / dans le creux de l’arbre / ça lui fera une compagnie ». Il enlace le fuyard traumatisé aux organes en dissension de ses « bras de glaise douce » pour lui fabriquer une coquille protectrice. En réveillant le cri premier des bêtes et le silence des pierres, Maubert accomplit un véritable rituel de trépanation poétique. C'est un texte sorcier, féroce et nécessaire, qui brûle d'un feu noir impossible à éteindre.

 

 

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