Romain Frezzato - Monde minime par Grégory Rateau

Les Parutions

8 avr.
2026

Romain Frezzato - Monde minime par Grégory Rateau

Romain Frezzato - Monde minime

 

 

Une langue à vif qui broie le réel jusqu’à l’os et expose l’impossible exact du dire

 

Romain Frezzato ne fait pas de la poésie - il la démonte, pièce par pièce, jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un cliquetis de langue, un reste nerveux, une pulpe.

Ça ne chante pas. Ça suinte.

Dès les premières pages, ça serre. « ici nul / né ne dure » - pas une entrée, une chute. Le monde est déjà fini, déjà râpé « à la surface ». On n’est pas dans le lyrisme contemporain bien tenu, bien respiré. Ici ça suffoque. Ça coupe court. Ça casse la syntaxe comme on casse des dents.

Frezzato écrit contre. Contre l’aisance du dire. Contre la fluidité. Contre cette manie actuelle de faire croire que le poème est encore un lieu habitable. Non : ici, c’est inhabitable. Ça bégaye, ça cogne, ça revient. « dit : dot. dôme dû de soi. » - ça n’avance pas, ça tourne, ça mâche ses propres sons.

Et cette langue - surtout - n’est pas là pour dire le monde, mais pour montrer qu’elle n’y arrive pas. Qu’elle échoue. Qu’elle est toujours en retard, toujours déjà morte. « l’instant, magie / médiocre du / c’était là. » Tout est déjà passé, et le poème n’est qu’un reste, une tentative minable de retenir.

Alors ça s’acharne.

Ça coupe les mots. Ça les réduit. Ça les compacte. Chaque fragment devient un bloc, un « globule », une masse minimale de sens. On sent une volonté presque violente de faire tenir quelque chose dans presque rien. Mais ce “presque rien” pèse. C’est lourd. C’est de la boue mentale.

Et puis le corps. Toujours. Mais pas le corps lyrique, pas le corps désiré - le corps excrété, traversé, ouvert. Sexe, merde, fluides. Non pas pour provoquer (ça serait trop simple), mais parce que c’est là que la langue craque le plus. Là où elle ne peut plus tricher. « peau de merde, / odeur de peau. » Rien à sauver.

Frezzato ne cherche pas le beau. Il cherche l’exact. Et il le manque. Et il montre qu’il le manque. C’est là que ça devient juste.

Ce qui frappe, c’est cette obstination. Cette manière de revenir sans cesse au même point d’échec : dire. Dire malgré tout. « qu’articuler encore, quand / le dire déborde ». Il n’y a pas de solution. Juste une tension. Une lutte sèche avec la langue.

Et dans cette lutte, quelque chose apparaît - pas une vérité, non, mais une densité. Une compression du réel. Comme si le monde, réduit à presque rien, devenait enfin tangible. « que du nu / net. grammes / lisses. »

On est loin de la poésie contemporaine qui explique, qui déroule, qui accompagne. Ici, ça résiste. Ça demande un effort. Ça repousse même. Et c’est tant mieux. Parce que ça réouvre un endroit qu’on croyait mort : celui d’une langue qui risque.

Frezzato écrit comme on creuse dans une matière qui refuse. Et parfois, dans ce refus même, quelque chose tient.

Pas longtemps. Mais ça tient.

Éclats (parce que ça doit finir en morceaux) :

« vie rase, gomme / des mots sur / l’exact »

« poème : rot d’être »

« langue : muscle. ok. »

« revenir / au / monde minime de / maman »

« dis / dans l’estompe / de la langue / ton malgré / tout »

« retenir le réel par des mots, / barrage poussif »

 

 

Retour à la liste des Parutions de sitaudis