Pierre Gondran dit Remoux – Banc par Grégory Rateau
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Un homme, sur un banc, qui ronge une surface comme on s’accroche à ce qui reste. Banc, de Pierre Gondran dit Remoux, publié chez Aux Cailloux des Chemins, installe tout de suite une présence obstinée, presque collée au réel, au millimètre près. Le texte insiste jusqu’à faire apparaître autre chose sous la couche visible - une perception à vif, une pensée qui se fabrique dans l’usure même.
Dès les premières pages, ça philosophe à l’os, sans graisse : « cet ongle (de l’index) est tout vert / en dessous / du vert bouteille que je gratte… ». Voilà. On y est. Le monde réduit à une surface de 200 cm², mesurée, triturée, obsessionnelle. On croit à une manie… c’est pire… c’est une métaphysique du débris.
Et puis cette idée fixe, lancinante, qui revient comme une pulsation : l’arrêt. « tout est arrêté / dans ma vie / dans la vôtre aussi ». On dirait du Céline passé par Deleuze, ou l’inverse, avec la misère en moins spectaculaire, plus étale, plus sourde. Le narrateur ne bouge pas, mais tout bouge dans son arrêt. Il voit le mouvement comme du flou - « un arrêt qui bouge » - et là, ça devient franchement inquiétant. Parce que ce n’est pas une image, c’est une perception retournée, détraquée, presque clinique.
Remoux écrit comme on racle un fond de casserole brûlé. Ça accroche. Ça insiste. Ça ne lâche pas. Les phrases sont courtes, parfois bancales, parfois presque techniques - « muscles oculomoteurs », « latéroversion » - et puis ça retombe dans l’argot du dedans : « non mais ta gueule ! ». Ça pense haut et bas en même temps. Ça philosophe et ça s’énerve. Ça fait les deux dans la même ligne.
Ce qui frappe surtout, c’est cette manière de dissoudre le sujet. Le « moi » n’est jamais stable. Il devient herbe, trottoir, banc : « je suis herbe je suis trottoir – je suis mon banc ». On n’est plus dans la poésie descriptive, on est dans une tentative de disparition. Une sorte de sabotage de la conscience. Leibniz, Artaud, Deleuze - ils sont là, oui, mais pas cités pour faire savant. Ils sont mâchés, digérés, recrachés en petites perceptions.
Et cette haine douce de la conscience ! « si tu es en pleine conscience coco / c’est que t’es pas détendu du tout ». Ça cogne. Ça renverse toute la soupe contemporaine du bien-être. Ici, être, c’est ne pas apercevoir. C’est laisser passer. C’est rater le monde volontairement. Une ascèse à l’envers.
Puis viennent les gestes. Toujours les gestes. Gratter, plier, frotter. Des gestes minuscules, dérisoires, mais élevés au rang d’actes vitaux. « un geste minimal en crochet grattant / important car je n’ai plus que ça ». Là, ça serre. Parce que c’est ça, le fond : il ne reste plus rien, sauf ces gestes-là. Et encore, à peine.
Le passage sur le pli - obsessionnel - transforme le sac en cosmos. « un feuilletage c’est du langage ». On est dans une cosmologie de poche, une métaphysique du sac à fleurs. Ça délire, mais ça tient. Incarné dans la répétition, dans l’usure du papier, dans le frottement.
Et puis ça bascule encore, plus loin, vers le corps sans organes. Là, c’est Artaud qui remonte, mais passé à la moulinette du quotidien le plus pauvre. « je ne suis plus que mon histologie ». Terrible. Le corps réduit à ses tissus, ses plis, ses micro-cils. Plus d’action, plus de fonction. Juste une présence organique désactivée. Une vie à l’arrêt, mais vivante quand même - c’est ça le pire.
Même la lecture de Voyage au centre de la Terre devient une opération de survie. Il en arrache des pages, il les lit en fragments. Le roman n’est plus une aventure, c’est une limite. « le roman-voyage est devenu un roman-maison ». Extraordinaire renversement. L’imaginaire ne libère plus, il enferme - mais un enfermement qui sauve.
Et la langue, toujours cette langue… hachée, syncopée, avec ces reprises, ces retours, ces petits rires nerveux - « ah ah », « bon » - comme si le texte se parlait à lui-même pour tenir debout. Pas de lyrisme, jamais. Juste une tension constante entre la pensée et le presque rien.
Au bout du compte, le livre ne propose rien, il déplace. Il oblige à regarder autrement - pas plus loin, non, mais plus près, au ras, là où ça gratte encore. Et ce qu’il laisse, une fois refermé, ce n’est pas une idée, ni même une image : plutôt une persistance. Comme une surface qu’on aurait trop longtemps frottée, et qui continuerait, après coup, à brûler sous les doigts.