Frédéric Forte - Le Sentiment général par Bertrand Degott
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L’ouvrage est constitué de deux parties dont les titres — « Le sentiment général » et « sentiments particuliers » — confirment l’articulation forte. « Le sentiment général » est une couronne de 15 sonnets hendécasyllabiques non rimés, soit 14 sonnets dont chacun commence par le dernier vers du précédent et s’achève par le premier vers du suivant (de sorte qu’ils s’enchaînent comme les fleurons d’une couronne), plus 1 sonnet maître constitué des 14 vers ainsi répétés. La seconde partie, « sentiments particuliers », compte 196 (14 x 14) n-ains carrés, « composés à partir de chaque vers des sonnets 1 à 14 », où n varie en fonction du nombre de mots que ce vers contient, les n mots se trouvant repris dans l’ordre au fil des n vers. Ainsi le vers « mais inaperçu dans son clignotement », qui est à la fois le dernier du sonnet 4 et le premier du sonnet 5, génère-t-il avec ses 5 mots les deux 5-ains carrés suivants :
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ici / mais le reste inaperçu — quoi d’autre dans la pièce / pas même un son pas ton clignotement |
encore toi mais dans l’inaperçu — dans l’inaperçu chacun son espèce de clignotement |
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(4, 14, p. 57) |
(5, 1, p. 59) |
De même le sentiment général alimente-t-il les sentiments particuliers, serait-on tenté d’ajouter.
Et l’on se demande alors jusqu’à quel point ce cadre formel détermine ce qu’on appellerait d’autant plus volontiers le contenu que tout semble se dérouler à l’intérieur. C’est à peu près l’hypothèse qui se trouve envisagée dans un 8-ain :
à moins que tout ce qui nous arrive
nous arrive dans l’ordre / comme
en circuit fermé — l’extérieur
n’existant plus qui était le
monde / même si voilà je
t’en informe ce n’est pas vrai —
tu peux le voir par la fenêtre
le monde qui était le monde (12, 9, p. 119)
À l’intérieur d’une pièce, d’une chambre, il est sans cesse question d’aller de a à b, d’appuyer sur on, de percer un trou dans le mur ; l’on y attend un peu le réparateur électroménager et l’on s’inquiète beaucoup de la présence-absence, au milieu de la pièce, d’un rhinocéros. Cet élément pour le moins incongru — qui évoque aussi Ionesco et son théâtre — est emprunté à une notation moqueuse de Bertrand Russel concernant Ludwig Wittgenstein, placée en exergue de « sentiments particuliers » : Je crois bien que mon ingénieur allemand est un sot. Il pense que rien d’empirique n’est connaissable — je lui ai demandé d’admettre qu’il n’y avait pas de rhinocéros dans la pièce, mais il a refusé. Les personnes du dialogue, je et tu d’autant moins déterminées qu’elles ne cessent d’appuyer sur on (qui certes s’oppose à off mais est aussi la forme d’un pronom indéfini), désignent alors autant ces deux philosophes qu’un couple lambda, ou même le poète et son lecteur. Dans l’étincellement d’une couronne de sonnets, suivant les éclats d’un dialogue qui volontiers ressasse en charriant les dichotomies du vide et du plein, de l’apparaître et du disparaître (d’où la surreprésentation du verbe clignoter), nous ne manquerons pas de nous identifier à ce « hamster dans sa roue toujours libre de revenir au même » (2, 5, p. 37) ?
Indéniablement oulipienne, la présente création est l’œuvre d’un philosophe et mathématicien qui fait référence à la théorie des cordes et s’approprie avec humour le couteau de Lichtenberg :
je ne sais
pas si tu vois ce que je vois / ça
ressemble à un couteau électrique
sans l’électricité auquel il
manque aussi la lame et puis le manche (7, 7, p. 78)
Mais il n’est point de création sans clinamen. Aussi 17 des 196 n-ains carrés commencent-ils par un défaut, en l’occurrence par une ou plusieurs syllabes excédentaires crochetées et italiquées, lesquelles mises bout à bout constituent cet énoncé sibyllin : [quand [l’œil [un point [quel [il n’y a [je me [étant do [les i [le nord [voi [tu [fin [vu [il n’y a plus [ce se [impos [tu…
Le lecteur se sent parfois un peu perdu parmi cet impressionnant dispositif qu’il devine mu par une intelligence supérieure à la sienne. Il lui arrive peut-être alors de regretter que la prosodie en soit le parent pauvre ou de se demander si les hamsters ne font pas aussi partie des animaux de laboratoire ; mais cela ne saurait oblitérer entièrement ni son plaisir à constater que l’on compte encore les syllabes, ni la liberté qu’il lui reste d’appeler cette activité du joli nom qui résonne dans le titre :
je n’ai rien d’autre à
partager ici
avec toi que le
sentiment le plus
pur / en général (4, 7, p. 54)