Matières fermées de William Cliff par Bertrand Degott

Les Parutions

15 mars
2018

Matières fermées de William Cliff par Bertrand Degott

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Un quart de siècle après les cent d’Autobiographie (1993), Cliff nous redonne ici des sonnets (4/4/3/3). Cependant, comme il a depuis peu goûté aux séductions du sonnet shakespearien (4/4/4/2), il y ajoute ce nouveau mode, ainsi que des sonnets inversés (3/3/4/4) et des quatrains avec sizain intercalé (4/3/3/4). C’est à l’échelle du recueil ce que faisait par endroits Jean-Claude Pirotte. À cela tiennent les « subtiles variations de rythme » que nous vante l’éditeur, « en parallèle à une ligne mélodique unique et entêtante » — en somme au découpage du tissu prosaïque en huit « liasses » de quatorzains constitués de dodécasyllabes souvent césurés. Sur les deux cent dix-sept pièces, une seule compte douze vers : voyons-y le coup que le potier chinois donne à son vase après l’avoir tourné, de peur qu’on y vienne chercher quelque perfection, ou même de la beauté. Enfin, 3036 alexandrins, de la part d’un poète qui compte « Corneille, Molière ou Racine » parmi « les meilleurs des auteurs », c’est à peu près la longueur d’une tragédie ou d’une grande comédie ; mais pour le lecteur d’aujourd’hui, c’est beaucoup plus facile à lire !

La poétique de Cliff est une poétique du déjà-dit, du recyclage. Sans doute faut-il prendre au sérieux celui qui nous glisse : « j’écris sur du papier de récupération ». Comme il l’avait fait exclusivement dans son Autobiographie, il lui arrive de revenir sur sa vie jusqu’à trente ans : l’enfance à Gembloux, le séjour au collège de la Hulle, « Ferrater le poète ». Les « matières fermées » (l’expression est tirée d’une citation de ce dernier) sont la part d’existence que le poème circonscrit sans pour autant jamais lui ôter son mystère. L’écrivain a beau retourner aux mêmes sujets, c’est dans une forme poétique différente et son regard a changé ; c’est à peine si, sous l’ironie, l’on peut encore ouïr les déchirements. Ce qui importe, ce n’est pas plus le sujet que le papier, mais la manière de présenter les choses, c’est-à-dire de les rendre présentes, vraisemblables ou réelles. Le jeune homme d’Autobiographie avait de Proust et de Chateaubriand la révélation de la littérature, il y trouvait un remède à sa solitude et à ses souffrances. Le sénior de Matières fermées lit Obermann de Senancour, où il s’embrouille un peu, mais d’où il tire quand même assez d’alexandrins pour en faire un poème. Et ce retour sur les mêmes « matières » nous vaut une belle et inédite galerie de portraits, depuis l’oncle missionnaire en Chine jusqu’aux employés de maison, ceux que sa mère, prolifique épouse de médecin, appelait les « sujets ».

« Cliff est un héritier », Jean-Pierre me l’avait bien soufflé. Cette phrase, qui m’est revenue, résonne ici plus largement. Cliff est bien sûr l’héritier d’une histoire familiale, singulièrement riche en couleurs, plutôt fournie quant aux « matières », dont il sait retracer ou réinventer les reliefs. Et le recueil s’achève sur cette action de grâce : « Eh bien ! soyez bénis, vous mon père et ma mère/ Qui m’avez jeté dans ce pays de malheur ». Mais Cliff est aussi l’héritier d’une langue, que ce soit l’ancien français, l’idiolecte de sa mère ou le parler wallon : beaucoup de choses ici se passent sur le ravel, « ancienne voie de chemin de fer aménagée en piste pour piétons, cycliste et cavaliers ». Ce qui n’empêche pas d’en jouer, de cette langue, comme d’écrire fouttre avec deux t. Enfin, malgré ses airs de ne pas y toucher, Cliff est par excellence l’héritier des formes poétiques. À côté de quelques archaïsmes lexicaux, par ironie ou pour attraper l’assonance, le poète nous indique par un tréma les trois fois où il compte l’e atone en hiatus. Or, est-il besoin de le rappeler ? cela ne se fait plus depuis le xvie siècle…

Alors, bien sûr, c’est un vieux poète qui écrit et son poème débute comme l’aventure d’un corps malade : « Me voilà déjeté, misérable séquelle/ méprisé, conspué, honni de tout le monde ». On la connaît, cette posture de paria, sans qu’il soit besoin de remonter jusqu’à Écrasez-le (1976). Ainsi Cliff s’invente-t-il un censeur en la personne de Laurent Fourcaut, facteur de sonnets impeccables dont il fait mine de craindre le « regard sagace » et « l’ombre surveillante ». Hélas ! il est loin le temps où le prince touchait les écrouelles : il ne suffit plus d’être élevé au rang d’officier du Mérite wallon pour se voir guéri de ses crises d’asthme… Alors, songeant aux précédents de Proust et de Gombrowicz, le poète se demande s’il peut vraiment se fier à tel dictionnaire médical suivant lequel « L’asthmatique vit jusqu’à un âge avancé ». Quant au lecteur, que tout cela renvoie à sa propre santé comme à ses propres « matières », il se prend à penser : « En voilà un qui ne manque pas d’air ! » Et puis : « Quel souffle, tout de même, ce Cliff ! »