Au nord de Mogador de William Cliff par Bertrand Degott

Les Parutions

22 mars
2018

Au nord de Mogador de William Cliff par Bertrand Degott

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Au nord de Mogador est, après Conrad Detrez (1990) et Amour perdu (2015), le troisième recueil de William Cliff que publie Le Dilettante. Et c’est, grâce à cet éditeur aussi, un livre réussi. L’un des charmes les plus sûrs de la poésie de Cliff tient ici au mélange des tons, des formes, des époques et des lieux.

Comme il n’est plus question de raconter ses voyages (America, En Orient), sa vie jusqu’à trente ans (Autobiographie) ou de tenir son journal toute une année durant (Journal d’un innocent), le poète fait un peu tout cela, et en même temps. Bien sûr, il revient sur ses grands voyages — « Antofagasta » et « Talavera » sont déjà des titres dans America — mais il en ajoute une kyrielle d’autres, depuis le « Trajet Paris-Philadelphie » jusqu’au « Trajet Erquelinnes-Gembloux » (avec changement à Namur), lesquels se font écho dans la table, la durée du voyage conditionnant la longueur du poème. Si le cinquantenaire se vantait d’avoir tracé sur le globe une croix de Saint-André, le presque octogénaire demeure ingambe et se déplace tous azimuts. Ou plutôt, il laisse au lecteur l’impression d’être chez lui partout, et tout le temps. La chronologie se trouve ainsi malmenée au hasard des voyages — mais aussi des portraits comme celui du jardinier Raymond qui ramène aux années d’enfance à Gembloux, ou celui de Dostoïevski dont le poète visite l’appartement, « Perspective Vladimir », à Saint-Pétersbourg.

Pour l’amateur de formes, ce petit livre fourmille de singularités :

– 1 chanson ;
– 2 e atones en hiatus marqués par un tréma ;
– 3 pièces en 14syllabes ;
– 4 poèmes en rimes mêlées (c’est-à-dire sans disposition régulière, comme dans les Fables de La Fontaine) ;
– 5 suites de quatrains polymétriques (8/6/8/6, 10/6/10/6, 10/8/10/8, 14/6/14/6), plus une qui feint d’en être mais n’échappe pas au 7syllabe ;
– 6 dizains carrés et un estropié ;
– 7 sonnets shakespeariens, dont un faux qui voudrait passer pour.

Le premier vrai sonnet est le poème éponyme « Au nord de Mogador » : il chante le travail immémorial, la chaîne des générations et l’humaine fraternité. En outre, Cliff généralise le dispositif des trois quatrains (abab) suivis d’un distique 1°) en augmentant pour dix poèmes le nombre des quatrains ; 2°) en plaçant le distique à la fin de plusieurs suites de vers peu ou pas rimés. Formant diptyque avec le monomaniaque Matières fermées (La Table ronde, 2018), Au nord de Mogador s’en distingue donc par la variété des formes poétiques et par le souci de la chute, du concetto.

Et il ne contient pas de raton-laveur.

Quant au personnage de poète que composent ces septante-deux poèmes, il est des plus avenants. Convaincu qu’« il nous faut/ exprimer aux frères humains/ ce qui nous pèse sur le cœur/ et apprendre la façon dont/ ils vivent leur heur ou malheur », il parle de Jésus et de Shakespeare à son voisin d’avion, demande à un passant le nom d’un oiseau, se laisse bercer par l’accent d’un pêcheur jurassien, donne à un Vénézuélien des conseils pour bien prononcer le français. Il aime les repas simples et bon marché ; il fume (a fumé) et boit (a bu et continue d’abuser). S’il ironise sur « la vie formidable » qu’on a à Gembloux, sur l’utilité des « poètes du monde », sa poésie est assez prosaïque pour lui permettre aussi toutes les formes d’autodérision. Comme il a passé l’âge des amours de hasard, il cherche en vain le sexe d’un chameau ; et, ne pouvant toujours « donner// aux toilettes du train [s]on bol intestinal », il regarde les mouches s’attaquer à une crotte de chien. Mais comme il lui arrive aussi d’enterrer une amie, c’est en élégiaque qu’il s’exprime : il parle de son bonheur au passé, ou bien supplie l’amour de le mener « à l’écart/ des mouches pour avoir ce que [s]on cœur demande ». Lyrique enfin, il loue Dieu de le garder en vie, ou simplement de lui accorder le soleil : « Gloire et louange à toi/ ô grand célibataire/ qui fais chaque jour sur mon toit/ ricocher ta lumière ! » Même dans ces « Laudes » il met de l’ironie : c’est la rançon selon lui de l’écriture en vers… « Le vers est nécessairement religieux, écrit a contrario Banville, c’est-à-dire qu’il suppose un certain nombre de croyances et d’idées communes au poëte et à ceux qui l’écoutent ». Je ne sais pas s’il existe une petite chapelle où certains vont écouter Cliff, mais si c’est le cas, je suis prêt à parier qu’ils ne s’y ennuient pas.