Aurélie Foglia & Natacha Nickouline - Green Feelings - Espace à la couleur rose par Michèle Finck

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13 mars
2026

Aurélie Foglia & Natacha Nickouline - Green Feelings - Espace à la couleur rose par Michèle Finck

Aurélie Foglia & Natacha Nickouline - Green Feelings - Espace à la couleur rose

 

Pour présenter Aurélie Foglia, citons d’abord les quelques lignes par lesquelles elle se définit (non sans humour) dans Green feelings : « Aurélie Foglia est née, enseigne-cherche, travaille trop, écrit-peint, aime le vert, habite malheureusement Paris, est hantée par l’impersonnalité, vit toujours ». Pour entrer dans Green feelings, on peut partir de l’onomastique, du nom Aurélie Foglia. En italien, « foglia » désigne la « feuille ». C’est suggérer qu’Aurélie Foglia, Aurélie Feuille, porte déjà dans son nom l’urgence écologique. On a ici un exemple frappant de ce que Martine Broda nomme « l’amour du nom ». Dans ses livres, Aurélie Foglia avant tout va vers son nom, qui est dépositaire du sens. Green feelings en offre un exemple frappant : Aurélie Foglia s’y dit « femme-forêt » (p. 16) ou « herbe humaine » (p. 23). Son univers physique et mental se place sous le signe de « l’arbre », déjà dans ses livres précédents, Grand-Monde et Comment dépeindre. Dans ce dernier, Aurélie Foglia qui est aussi peintre, poète-peintre s’il en est, peint des « arbres » : « je caresse des arbres //je fais pousser des arbres// sous mes doigts ». Comment dépeindre est un livre fondamental sur le dialogue entre poésie et peinture et ce dialogue passe par « l’arbre ». Dans Green feelings, elle tend à privilégier des formes hybrides entre l’humain et « l’arbre » jusqu’à devenir « arbre » elle-même : « j’ai planté mes jambes » // loin dans la terre émue » (p. 32). Si Green feelings travaille aussi profondément la langue, la creuse et par là-même la réinvente, Aurélie Foglia va jusqu’à inventer des néologismes, dont celui d’« arbrité » : « pour éprouver l’arbrité / de l’arbre » (p. 30). Les photographies de Natacha Nikouline, qui scandent le livre, travaillent également sur une figure de femme hybride, mi-végétale, mi – humaine. Si Comment dépeindre est le lieu d’un dialogue majeur entre poésie et peinture, Green feelings tire une part de sa force du dialogue très libre entre poésie et photographie, sans cependant que l’une illustre l’autre. Au contraire, comme des lignes musicales différentes, elles renforcent chacune le mystère de l’autre. Et c’est ce mystère qui, à la fin du livre, a l’ascendant - jusqu’à submerger le lecteur.

            Mais, dans Green feelings, Aurélie Foglia convoque et invoque surtout « l’arbre », parce qu’elle veut avant tout prendre acte de la mise à mal de « l’arbre » dans nos sociétés, dans nos civilisations : « j’ai mal à l’arbre » (p. 45), écrit-elle. La poète entend dénoncer une profonde crise de l’écosystème aujourd’hui : « que me fait la mousse / si elle n’est plus / douce à mourir sous / les doigts // (…) pourquoi la menthe froissée ne sent rien // où sont les ruisseaux taris / sous ma peau les oiseaux in / sonores » (p. 19). La crise écologique va de pair ici avec une crise du corps : le toucher, l’odorat et l’audition (les « oiseaux » sont bouleversés. Pour traduire la crise subie, Aurélie Foglia travaille sur des couplages phoniques : aussi « cèdres » et « cendres » sont-ils juxtaposés : « Sous les cèdres en cendres » (p. 24).  Le corps perd ses repères sensoriels et la position qu’il occupe dans le cosmos : « ne me parle pas // ne me parle pas de ma place / perdue dans la nature // gémit le corps gémit le corps » (p. 24). Le redoublement de « ne me parle pas » et de « gémit le corps » suggère le bégaiement de la poète, privée de ce que Rimbaud appelle dans les Illuminations « le lieu et la formule ». Il n'y a plus d’unité entre le corps et le monde. Le concept de « corps-monde » n’a plus cours. L’être perd le juste rapport avec la nature (« tu es trop devant pour être dans », p. 27), la notion de « tout » se désagrège (« le tout ne fait plus / une totalité », p. 42) et le concept du « nous » ne fait plus sens (« autour de nous / il n’y a plus de nous », p. 42). Fait majeur, la crise de l’écosystème va de pair avec une crise de la poésie lyrique : « Pauvre poème chargé / de faire l’inventaire tu / peines à parler » (p. 40).

Green feelings, qui prend de revers la malédiction du « green washing », peut se lire comme une histoire de « vert » : « raconte comment le vert se déroule en récit » (p. 22). Il y a une véritable euphorie du « vert » qui gagne l’être tout entier : « que font les herbes / dans mes cheveux verts » (p. 19). On peut parler de Green feelings comme de l’œuvre au « vert » d’Aurélie Foglia. Elle-même suggère « l’envoûtement du vert » (p. 22) et « l’ivresse / du vert » (p. 35), au point que le corps tout entier désire s’y « rouler » : « que la couleur soit contagieuse que tu t’y roules » (p. 22).  Déjà dans Comment dépeindre, Aurélie Foglia, poète-peintre, évoque la révélation du « vert ». La poète fouille le mot « vert » et créé une chaine phonico-sémique en « vert » mise en relief par la coupe : « j’ai décou / vert / le vert ».  Le « vert » est le centre irradiant de Green feelings. Les chaînes phonico-sémiques en « vert », commencées dans Comment dépeindre, se multiplient dans Green feelings jusqu’à devenir l’un des principes d’écriture majeur de ce livre. Ainsi par exemple la chaine qui, dès le début relie « vert » à « véritable », sous-tendue qu’elle est aussi par une allitération en « v » qui traverse souvent le livre : « vient un moment où le vert / est le véritable événement » (p. 9). Aurélie Foglia creuse encore ce lien phonico-sémique entre « vert » et « véritablement » jusqu’à découvrir le néologisme qui aimante tout le livre : le néologisme « verté ». La « vérité » qui passe par le « vert », la consubstantialité entre « vert » et « vérité », Aurélie Foglia la nomme la « verté », point d’aboutissement du livre : « j’ai tant cherché la verté » (p. 32).

Mais ce que dévoile Green feelings, au-delà d’une épiphanie du « vert », c’est surtout la mise à mal du « vert » dans notre monde qui s’est séparé de la « nature » : « Pauvre vert pâle / qui saturait la nature // tu n’es plus ce que tu étais // (…) / tu doutes // coupé de tes ronciers / jusqu’aux racines »  (p. 36). Et c’est l’être lui-même qui peu à peu meurt du manque de « vert » : « Privée de vert je dépéris / je perds mes couleurs » (p. 45). Les mots ultimes du livre sont une tentative du « je » de prendre sur elle le « vert » dont elle se sent « responsable : « je veux parler / à un responsable // je me révolte / je repousse // je suis verte » (p. 45). Ce devenir « verte » elle-même, jusqu’à « repousser » comme une plante, est le cri final d’une poète qui n’a pas fini d’en découdre avec les mots et avec la crise écologique.

Pour finir, pourquoi ne pas dire que, grâce à Green feelings, la poésie moderne passe de la « crise de vers » (Mallarmé) à la crise de « vert » (Aurélie Foglia), ou du moins que les deux crises sont désormais consubstantielles : toucher au « vert », c’est toucher au « vers » ?     

Le commentaire de sitaudis.fr

Épousées par l'écorce, septembre 2024
50 p.
17 €

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