Danielle Mémoire - Vingt-trois auteurs en quête de personnage (chacun le sien) par Brice Liaud
- Partager sur :
- Partager sur Facebook
- Épingler sur Pinterest

Le quarante-huitième numéro de la collection L’Ours blanc accueille un texte de Danielle Mémoire, le vingt-deuxième ouvrage du cycle du Corpus, intitulé Vingt-trois auteurs en quête de personnage (chacun le sien). La couverture « amarante » (p. 1) de ce mince cahier agrafé ressortira de manière éclatante parmi les autres livres de l’autrice, qui nous avaient jusque-là habitués au blanc. Première petite joie, celle d’embellir une bibliothèque bien rangée.
Au centre du cahier, quatre pages à la teinte glycine sont introduites par une citation du livre de Paul Morand, Venises (Gallimard, 1971). Il est question d’un banquet aux convives masqués, vêtus de « bauta » et de « manteau Longhi », évoquant des thèmes résonnant avec l’œuvre de Mémoire. On sait que le repas rythme (ou plutôt interrompt) les séances de travail du Cercle (on « [corne] l’eau » dès Modèle réduit (p. 59)) ; les personnages mémoiriens, même s’ils ne sont pas masqués, voient leurs rôles changer au gré de l’écriture de l’écriture du Corpus (cf. l’étymologie du latin persona, que nous rappelions dans notre note sur son précédent ouvrage) ; et si le longhi est mentionné dans une lecture publique donnée au cipM en 2023, le Corpus fait parfois référence à l’Inde (à nouveau, dès Modèle réduit, « Bombay » (p. 22)), entre autres lieux.
Titre bien intrigant pour commencer… Il esquisse une multiplicité d’auteurs, et de personnages. Quelles relations ces deux qualités entretiennent-elles ? Vis-à-vis de sa propre œuvre, Danielle Mémoire est une autrice parmi d’autres — c’est en ce sens qu’il faut comprendre le titre de son troisième livre paru chez P.O.L en 1991 (qu’il faut absolument lire) —, et bien plus discrète que ceux qui peuplent ses écrits. Un ensemble fini de personnages sont les acteurs d’un Corpus dont ils sont chargés de l’écriture suivant des « espaces de fiction » qui se déclinent en même temps que l’œuvre se déploie. La qualité d’auteur change au gré des « configurations » (cf. Glossaire), se voyant assignée à différents personnages. Mais après tout, quelle importance, pourrait-on objecter, qu’un personnage soit, ou ne soit pas, auteur ? A-t-il besoin d’écrire pour exister ? C’est que la question de l’écriture est au cœur de l’œuvre. Danielle Mémoire s’en explique dans un entretien donné plus tôt cette année sur les ondes de Radio Arson : « l’écriture, c’est mon outil, c’est ma matière, c’est mon sujet ». Elle est donc à ce titre une écrivaine d’écrivains, puisque des auteurs poussent sous sa plume, mais aussi une écrivaine de l’écriture.
Ces statuts de personnages et d’auteurs sont explorés dans deux livres : Les Personnages (P.O.L, 2000) et Les Auteurs (P.O.L, 2017) ; ce second ouvrage a d’ailleurs plusieurs points communs avec cette nouvelle parution. Le chapitrage à numérotation alphabétique pour la forme, l’écriture à la première personne, et une phrase au sujet des ongles de chaque auteur (pour le fond). On aurait tort de chercher quelque explication à cette petite curiosité unguéale, qui participe de la dimension humoristique du Corpus.
Considérant le travail qui le précède, cet opus contient quelques originalités.
L’écriture n’est pas vraiment située, elle qui se tient habituellement dans les villes imaginaires que sont Brioine, Saint-Ulmère, Ravenelle, ou Pommière(s). C’est tout juste si le « château » (p. 3) et son « domaine » (p. 2) sont mentionnés par un auteur. De plus, le texte ne semble donner la parole à aucun des personnages que le Corpus nous a pourtant habitués à lire ; pas d’Archambaud Blot, ni d’Eulalie Cyméa, ni de Parise, de Florent, Blanche, Osmond ou Odon, Ibrahim ou Isham, Esclarmonde, etc. Au lieu de cette foule sans visage, un « je », un « moi », qui nous ferait presque croire que, derrière eux, c’est la personne de l’autrice qu’il faudrait reconnaître. Une perspective qui aurait de quoi séduire ses lecteurs fidèles, et faire penser à ceux qui la découvrent qu’ils vont être pris par la main.
L’autrice elle-même paraît nous inviter à lire son texte comme vingt-trois opportunités de déceler, dans chacune des apparitions plus ou moins brèves des auteurs, ce qu’elle a égrené d’elle-même au fil des pages : « J’apparais démembré, tout à la fois, et reconstituable, dans le Corpus. / Exercice à l’usage du lecteur consciencieux : me reconstituer. » (p. 28). Est-ce à dire que Danielle Mémoire pratiquerait l’autofiction ?
Ce « je » est un jeu qui fait partie des fictions de l’œuvre, et il faut se garder de considérer le texte comme trop transparent. Dans l’entretien avec Jérôme Mauche qui ouvre le 27e Cahier Critique de Poésie, Danielle Mémoire expliquait : « une chose qui m’[amuse] beaucoup […] c’est de semer ce que Barthes peut-être aurait appelé des « biographèmes », mais faux, mais inventés, c’est de laisser se dessiner, à travers les livres, une vague biographie, mais fausse. » (CCP 27, p. 14). Cette question des biographèmes est elle-même récupérée par la fiction, puisqu’un fichier, qu’écrivent les personnages-auteurs, porte ce nom (cf. la séance du 13128 juin 1966, dans Les Enfances Corpus, p. 171). C’est l’un des pièges du Corpus, ce que nous permet de vérifier le livre-index Les Personnages (p. 170), à l’entrée suivante : « Moi. 1. Figure floue, asexuée, et ordinairement en position de première, deuxième ou troisième extériorité par rapport au texte. 2. (Rare) L’auteur, ou l’un des auteurs, parlant, ou feignant de parler de lui-même en première personne. ».
Où mène donc cette « quête » dont sont investis ces auteurs sans personnages ? C’est en premier lieu celle du Corpus lui-même, dont la fin recule à mesure que l’œuvre se prolonge. En une dense intertextualité, le livre renvoie à de nombreux autres, étoffant ainsi une trame épaisse qui fait toute sa richesse et sa complexité. On peut ainsi dénombrer 6 livres cités (réels ou imaginaires ; publiés ou non), en 40 occurrences (avec notamment, p. 14, Les Auteurs à 16 reprises).
D’un ouvrage à l’autre, l’écriture évolue. Si une certaine esthétique de l’inachèvement est le dénominateur commun du travail de Danielle Mémoire, la façon dont elle se donne à lire se maintient dans son dynamisme, et sa structure se charpente.
Cette lecture est donc une nouvelle porte d’entrée dans le Corpus de Danielle Mémoire. Proposant une méditation sur son œuvre, elle fait elle-même œuvre en ce qu’elle se dit écrite par d’autres.