Robert Filliou - Enseigner et apprendre, arts vivants ... par Jacques Barbaut

Les Parutions

29 juin
2026

Robert Filliou - Enseigner et apprendre, arts vivants ... par Jacques Barbaut

Robert Filliou -  Enseigner et apprendre, arts vivants ...

 

« Car cette étude traite de la création permanente et de la participation du public. » (p. 7)

 

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Conçu, écrit entre 1967 et 1970, traversé aussi par l’esprit des barricades et de Mai 68, ce vaste bricolage de textes hétérogènes – entretiens, lettres envoyées ou reçues, mini-pièces de théâtre, poèmes-actions, questionnaires et tests adressés expressément au lecteur – et quelques photographies noir et blanc (traces de rencontres familiales et amicales, de performances, happenings ou events), ce « long livre court à terminer chez soi » [9] vaut aussi pour carnet de travail, fixation & sauvegarde d’idées, rapport d’activités.

 

Entrez, entrez ! À l’intérieur, vous y verrez :

 

— des définitions : « J’ai défini l’art comme une forme d’organisation des loisirs. Ce pourrait être une activité à temps plein ou à temps partiel qui entrerait ou non dans le circuit économique normal » ;

 

— des convictions/assertions : « Pourquoi j’insiste sur l’art en tant que fondement des valeurs ? Parce qu’il incarne les idées et les idéaux de l’enfance. Nous avons tous été enfants. Nous sommes tous des artistes potentiels. L’art est violence. L’art au lieu du meurtre. Voilà le contraste » ;

 

— des analyses sur l’opposition « économie prostitutionnelle vs économie poétique », puisque, comme le dit Emmett Williams : « Les acteurs parlent de théâtre, les médecins parlent d’hôpitaux et les artistes parlent d’argent » ; des oppositions radicales : argent ou temps libre, aliénation ou organisation des loisirs ;

 

— des projets, comme celui de la création d’une agence de l’emploi pour artistes ; des paradoxes : le travail entendu comme jeu et fête permanente ;

 

 

 

— la réhabilitation des Génies de Café  – soit ces « artistes sauvages, pittoresques et torturés parlant à tort et à travers dans les bars, sans se soucier de leur travail […] précurseurs des mouvements beat, hippy et d’autres encore » –, l’Hommage aux Ratés et la Célébration de l’Esprit d’Escalier ;

 

— l’incitation au « Faites-le vous-même » —> exemple : « Collectionnez des photos de critiques célèbres. Faites-les développer grandeur nature. Dans le coin inférieur droit de chaque photo, collez le petit point rouge qu’on utilise dans les galeries pour indiquer “vendu” » ;

 

— des simili-aphorismes ou des provocations, de l’humour et des enfantillages émanant de ce « une fois poète, toujours idiot » : « Un employé de banque / C’est rien / Un chapeau melon / C’est rien, / Mais un employé de banque portant / Un chapeau melon / C’est le diable » ;

 

— le fameux principe d’équivalence « bien fait – mal fait – pas fait » [1968] valant pour l’art conceptuel (étant bien entendu que l’équivalence n’est pas la même chose que l’égalité) ;

 

— celui du « bon-à-rien – bon-à-tout » : « Le monde de la création étant le monde bon-à-rien, il appartient à tous ceux qui ont de la créativité, c’est-à-dire à quiconque revendiquant son talent inné et naturel : celui d’être bon à rien » ;

 

— la volonté de « Création permanente », voire plus si affinités, soit la « Création permanente d’une liberté permanente » ;

 

— des conversations, enregistrées sur bandes puis retranscrites, portant sur la dimension pédagogique de la création artistique et la révolution des méthodes d’enseignement que Filliou veut initier, avec le rôle central que l’artiste peut y jouer – ce qui nous vaut notamment des histoires extraites des annales du bouddhisme zen racontées par John Cage ;

 

— le concept d’« autrisme », dont l’injonction cardinale est : « quoi que tu fasses, fais autre chose » ;

 

— les douze séquences de « L’histoire chuchotée de l’art » – d’après les enregistrements en anglais sur disques pour juke-box [1963] : « tout a commencé un 17 janvier, il y a un million d’années / un homme s’empara  d’une éponge et la plongea dans un seau d’eau / le nom de cet homme n’est pas important / il est mort, mais l’art est vivant » ;

 

— l’aventure de la Cédille Qui Sourit, non-école de Villefranche-sur-Mer, où l’on pratique le non-enseignement, dont le programme affichait : « Échange insouciant d’Information et d’Expérience / Ni élève, ni maître / Parfaite licence / Parfois parler, parfois se taire » ;

 

— des inventions et des co-inventions, par exemple avec le poète Emmett Williams : « le sandwich aux spaghettis (pour l’alimentation des astronautes) » ;

 

— une collection de mind-openers ;

 

[…].

 

L’ouvrage s’achève par une grave question d’ordre métaphysique – à méditer donc : « Est-il possible que le geste initial du Créateur ait consisté simplement à “mettre une chaussette rouge dans une boîte jaune”, le principe d’équivalence étant responsable, depuis lors, de la création permanente de l’Univers / — Qu’en pensent les théologiens et les scientifiques ? ».

 

*

 

Parsemé de nombreux souvenirs perso et évocations d’épisodes autobio (Filliou fut résistant contre le fascisme à l’âge de dix-sept ans, Coca-Cola man, clodo ou le frisant – « par une nuit pluvieuse et lugubre  […] entouré de clochards, d’ivrognes et autres oiseaux de nuit, j’éprouvai une soudaine bouffée de joie en réalisant à quel point je ressemblais à mes compagnons, j’étais un zéro, rien d’autre qu’un zéro, pissant avec l’application primaire d'un chien » [72] –, faisant la manche devant les queues de cinéma pour un copain jouant de la guitare, réalisant des multiples pour Takis, logeant dans un appartement prêté par Arman, enseignant pour l’école Berlitz, etc.) et porté par la conviction que l’art a un pouvoir réel de transformation des hommes et du monde, ce livret, à la ressemblance d’un manuel d’assemblage ou mode d’emploi – façon cahier de chantier plutôt que d’écolier –, avec sa couverture rigide jaune citron et sa solide reliure à 12 doubles spirales, fut originellement publié en 1970 dans une version bilingue allemand/anglais sous la direction de Kasper König (Cologne/New York) sous le (double) titre Lehren und lernen als Auffuehrungskuenste / Teaching and Learning as Performing Arts.

Il connut une première traduction française en 1998, aux éditions Lebeer Hossmann à Bruxelles, et c’est cette unique version en langue française que les Rennaises Éditions Incertain Sens – dont le catalogue  accueille nombre de livres d’artiste – rééditent, dans une traduction actualisée, respectant le dispositif original de mise en page ouvert au lecteur invité à la co-création — « véritable œuvre participative ».

 

À ce « multilivre » s’ajoutent une postface d’Anne Mœglin-Delcroix intitulée « Une pédagogie de la libération », ainsi que deux notes sur la traduction (1998 et 2026).

 

Cette réédition se veut « un hommage et un rappel ». (IS)

 

 

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