James Sacré – Compagnie de l’animal poème par François Huglo

Les Parutions

27 juil.
2026

James Sacré – Compagnie de l’animal poème par François Huglo

James Sacré – Compagnie de l’animal poème

 

 

            Le poème selon James Sacré n’est pas un animal de compagnie, toiletté, dressé à faire le beau ou à « faire » dans sa litière, mais bien un compagnon, ni apprenti ni maître, éleveur autant qu’élevé. Écrivant, Sacré ne calcule pas un impact sur un éventuel lecteur. Il dit à son poème : « à chaque instant tu m’échappes autant que je crois te conduire ». L’ « art poétique » ici livré n’édicte aucune règle, il reste une façon de marcher, d’ « aller de compagnie » avec l’animal de mots comme avec les « vrais animaux » gardés pendant l’enfance et l’adolescence en Bas-Poitou, indissociables des « premiers poèmes écrits vers l’âge de douze ou treize ans ». Si l’ « animal poème » a grandi, c’est « à cause des mufles que les vaches poussaient dans mes rêveries puis dans les mots qui me sont venus après ces ennuis émerveillés d’un temps mal bucolique » (on évitera de parler de poésie pastorale).

 

            Comme les vaches de l’enfance, le poème est un « troupeau de rimes à la fois dociles et désobéissantes », ses mots rimant tous « les uns avec les autres (d’une façon ou d’une autre et pas seulement par leur terminaison sonore) ». Poème : un « ensemble de motifs rimés ». Et il « semble bien que c’est un seul et même animal en forme de mots ou de cuir poilu plein d’odeurs qui se laisse caresser en même temps qu’il m’échappe ». Si « l’enfance est beaucoup de merde chiée », si « ça pue, c’est vrai, les gorets », le poème est un « peu de crotte sèche », et s’il « pue », il « montre peut-être la mort dans son pet ». En vers, c’est « un pet silencieux d’ange », celui d’ « un goret mort, un bleu ». Les gorets ont « les mêmes yeux rieurs et chauds que le meilleur ami », mais « ils vont mourir dans la joie grosse du feu ». Leurs yeux ne sont pas bleus, mais « ce travail utile et le plaisir (la tuerie) qu’il y a dans tant de rouge et de précipitation rituelle demande que les arbres soient l’expression de la plus ingénue pureté dans le bleu du ciel ».

 

            L’initiation au sexe et à la mort se fait en compagnie des animaux. « Mon père castrait les petits gorets (…) pourquoi n’a-t-il jamais rassuré dans ses doigts mon zizi d’enfant ? ». L’écriture est une tauromachie, mais pas dans le sens où l’entend Leiris. C’est le taureau qui devient leurre (ou l’inverse) : « À l’obscénité, tu butes / Contre un noyau de peur et de désir : quel taureau te regarde ? / Peut-être un leurre. Tu touches / À ta vaine jouissance, au vide ». Dans « une bulle de temps clair » brille « le bonheur —jeu naïf mais gloire », et « la bave perlée du premier sperme ». L’enfant voit et envie le « membre gros » du « beau cheval », sa « patience dans la jument profonde », mais « Cheval tu vas mourir ». La verge du père est « l’inexprimable premier pays ». Le taureau déchargeant « très longtemps tant de foutre » fait deviner « l’inabordable richesse de mourir ».

 

            Les poèmes écrits et lus noir sur blanc s’adressent à l’œil et à l’oreille, mais tirent avec eux une palette de couleurs chargées de toute la mémoire olfactive et tactile (avec le verbe lécher entre goût et toucher) de l’enfance qu’ils recommencent : au « bord de la prairie », la « première fleur » et le « parfum de flouve de la cousine ». Terriers et granges, dans leur « intimité rassemblée », gardent « l’odeur et le bleu du printemps ». Jean Rousselot recommandait au poète une « courtoisie envers les choses qui se frottent humblement à sa parole », et Montaigne voyageur frottait « sa cervelle à celle d’autrui ». La langue de James Sacré est « un français qui se frotte » aux diverses cultures rencontrées, de même qu’il est passé de son « patois poitevin au beau français de l’école ». Toute langue étrangère lui rappelle que son « français dit maternel n’existe pour ainsi dire pas », est « une matière langagière qui n’en finit pas d’être pétrie et boulangée », geste guidé par le toucher, par « les plus superficiels et fragiles contacts avec tout ce que je continue de vivre et d’écrire ». Boulange et tissage, l’allitération est « rime de lettres » et « source de rythme », la ponctuation « matière à modeler ». Vers prose, ou verset, il s’agit de « conduire (ou subir) un rythme du phrasé », de « gérer (ou de découvrir) » un « système de rime généralisée ».

 

            Accueillir l’oralité, est-ce possible ? Dès qu’un « parler » paraît dans le poème, il devient de l’écrit, se fige « en figures de style et de grammaire ». Et « il n’y a plus que parole écrite dans un silence d’encre, de sens et de non-sens, à ruminer ». On rumine aussi des rengaines. Tous les poèmes laissent venir dans leur « grave ou trop habile écriture » une « espèce de chanson naïve ou mièvre », une « rumeur persistante, assez comme une rengaine », qui vient à James Sacré avec ce qu’il appelle sa « guenille », une « matière informe ». Écrire serait « écrire un premier livre, ou seulement un premier poème, puis insister ». Ce serait « comme un leurre qui nous promet un ultime ratage qui serait le bon », et cette « insistance dans l’échec » est « peut-être la chose essentielle qui signe et justifie notre vie ». Reste « la mise à jour d’un style, un visage montré qui garde au fond de son vieillissement un vague sourire d’enfance ».

 

            James Sacré devient « chèvre de mots ». Il court toujours « après » le poème comme « après » une chèvre, « dans une enfance où je ne sais plus / Si c’est la mienne / Ou celle du monde ». Poète capricant, Sacré nous emmène à l’écart des « paroles politiques qui ne savent pas douter d’elles-mêmes ». Il « ne maîtrise pas le poème comme on maîtrise un outil », ne méprise pas plus la beauté d’un poème, d’un vers, que celle d’un paysage, d’un visage. Il tombe, et nous avec lui, toujours nez à nez avec l’énigme. Un sphinx modeste, mais vivant. Un sphinx poilu, et qui sent fort.

 

 

 

Retour à la liste des Parutions de sitaudis