Hergé, nègre de Tintin par François Huglo
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Hergé, nègre ou prostitué(e) de Tintin ? Le plus déshonorant serait l’inverse. Dans un entretien accessible sur Youtube dans la série CinéHéros sous le titre « 90 ans de Tintin », Benoît Peeters, auteur de la biographie Hergé, fils de Tintin, distingue trois « couches » : Georges Remi l’individu et ses « errements », Hergé l’auteur qui a cherché à le faire oublier ou à le confiner dans la sphère privée, Tintin la « créature », comme on dit. Georges Remi, né dans un milieu étroitement réactionnaire, a pris très tôt le « masque » d’Hergé qui, en 1929, prit celui de Tintin pour s’en libérer. « C’est Tintin qui forme Hergé », affirme Benoît Peeters. Par exemple, c’est Le lotus bleu qui provoque la rencontre avec Tchang. Le rapport d’Hergé au langage, au dessin, à la philosophie, en sera bouleversé. Pendant l’occupation, Hergé fut le « collaborateur économique » du journal Le soir, contrôlé par les Allemands, qui pouvait assurer à Tintin des lecteurs beaucoup plus nombreux que Le petit vingtième en perte de vitesse. Hergé tapinait pour Tintin, qui s’est « très peu compromis » pendant les quatre ans de cette collaboration. Auparavant, Le Sceptre d’Ottokar avait dénoncé « Müsstler » et l’Anschluss. Les concessions à l’occupant dans L’étoile mystérieuse restent minimes, et ont été corrigées dans les éditions ultérieures : une plaisanterie qui pourrait faire sourire des Juifs ou leurs amis si elle était prononcée entre eux, évidemment impardonnable dans ce contexte, de même pour le nom du banquier organisateur de l’expédition concurrente. Mais ni Le crabe aux pinces d’or, ni Le secret de la Licorne, ni Le trésor de Rackham le Rouge, ni le début des Sept boules de cristal, n’ont offert la moindre prise à l’idéologie dont Le soir était devenu le propagandiste quotidien. Conclusion de Benoît Peeters : « Tintin s’est beaucoup moins compromis qu’Hergé, et Hergé beaucoup moins que Georges Remi ».
Hergé, par ses amitiés et ses contacts, restait lié à Georges Remi, et « pris dans la boue idéologique » du milieu qui lui avait donné sa chance. L’abbé Wallez avait cru en lui, et lui avait ouvert des horizons. Mais très vite, Tintin s’était échappé « par le prisme de l’humour et de l’ironie », et la vie d’Hergé fut transformée par la créature dont il était devenu la « danseuse », qu’il entretenait et qui l’entretenait : il a énormément travaillé pour Tintin, en toute conscience d’avoir parfois mal agi, mal tourné, pour son bien, d’où une longue dépression au cours de laquelle Tintin tira Hergé vers le haut : la lune et le silence des « espaces infinis », le Tibet où, en un combat douteux, l’amitié (entre Tintin et Tchang, entre Tintin et Haddock, entre Tchang et le Yéti) affronte la mort.
« Je suis un misérable », dit Haddock qui vient d’apparaître dans Le crabe aux pinces d’or, et dont l’amitié naissante entre Tintin et lui était devenue l’ultime planche de salut. Il était aussi mal engagé, à bord du Karaboudjan, tenu par Allan sous camisole alcoolique, qu’Hergé, souffrant de la même addiction, dans l’équipage du journal Le soir. « Pardon !... Pardon !... Je suis un misérable !... J’ai bu le rhum qui se trouvait dans le coffre !... Pardon ! ». Haddock supplie Tintin après avoir brûlé les rames et fait chavirer le canot sur lequel ils s’échappaient. « Chut !... Un hydravion !... Nous sommes sauvés ! », répond Tintin. Mais toujours sous l’emprise du whisky, Haddock précipitera l’avion vers le sol où il s’enflammera, après avoir assommé Tintin qui en avait pris la commande. « Je suis un misérable », s’est certainement répété Hergé, la « collaboration » même « économique » n’ayant cessé de lui rester attachée comme le sparadrap du capitaine dans L’affaire Tournesol.
Embarqué, Hergé l’est aussi comme les noirs enfermés « par des méchants blancs » pour être vendus, alors qu’ils se rendaient « en pèlerinage au tombeau du Prophète ». Mais le négrier d’Hergé fut aussi sa Mecque (un lacanien interrogerait : sa mec ?) : Tintin. De même, Balzac fut le « forçat » de La Comédie humaine. Et n’est-ce pas Charlus qui fit enfermer, attacher et flageller, Proust dans un bordel masculin ? Selon Pierre Macherey (Pour une théorie de la production littéraire, Maspero, 1971), la « très paradoxale biographie de Proust » par George D. Painter « dévoile l’existence de l’auteur comme illustration de sa Recherche, et la découvre entièrement qualifiée par l’œuvre ». Painter, Peeters, même combat.
