L'Odyssée de Christopher Nolan par Michaël Moretti
- Partager sur :
- Partager sur Facebook
- Épingler sur Pinterest
Nolan va se faire voir chez les Grecs
Inspiration shakespearienne, un aède frappe d’entrée les 12 coups, le rappeur Travis Scott balance son flow : la narration commence, tout est résumé simplement comme une recette. Nous le retrouverons à la fin, lors du retour d’Ulysse, nommé auparavant Odysseus, à Ithaque avec le concours de tirs à l’arc et l’élimination des prétendants - à noter le rôle important d’Antinoos / Pattinson - au (re)mariage de Pénélope. Matt Damon, en père Fouras perdu sur Mars, plus Han Solo que Luke Skywalker, trop cérébral, dans le remord (chrétien) permanent, bas du front, manque toujours de consistance, bien qu’il ait gagné en tablettes de chocolat malgré un bide pointant, il était plus convainquant en Jason Bourne ou chez Gus van Sant.
L’intérêt, si les personnages manquent donc de consistance, au point de ne s’identifier à aucun, c’est d’utiliser la maîtresse de passage, Calypso, comme bobo baba écolo, la mannequin C. Theron en rappel d’U. Andress (Dr No, T. Young, 1962), ou Emaeus / J. Leguizamo comme porcher aveugle d’Ulysse et protecteur de Télémaque, comme confidents : la narration toujours, un rappel de l’oralité d’origine, c’est fin. Anne Hathaway, assez monolithique avec sa grande bouche et ses grands yeux, tout juste sortis de Le diable s’habille en Prada 2 (The devil wears Prada 2, D. Frankel, 2026), n’est plus qu’un masque qui finira probablement à la Brazil (T. Gilliam, 1985). Exit les 12 jeunes servantes violées et assassinées par Télémaque - #MeToo est passé par là; Nausicaa, passée à la trappe ; les sirènes, hors-champs ; nicht vaches sacrées ; les Phéaciens, à l’origine du nostos, disparus ; les dieux, à part Athéna, incarnée par Zendaya, dont on ne comprend pas qu’elle est une déesse, effacés.
Dès le début, le cheval de Troie est ensablé comme la statue de la liberté dans La planète des singes de Schaffner (Planet of the apes, 1968, même année que 2001 de Stanley). Une autre scène, tournée de façon inédite à l’intérieur, ne délaissant point les excrétions naturelles, y fera référence, parmi les nombreux flashbacks. Une scène de tempête marine réussie ; il y avait déjà Napoléon (A. Gance, 1927). Du fait du scénario, 12 109 vers en 24 chants, c’est celui le plus linéaire, donc le plus fluide, de Nolan - donc pas expérimental comme un Joyce (1922) mais plutôt comme un Tennyson (1833) tout en étant inspiré par la traduction simpliste d’Homère par E. Wilson -, un peu comme Carax canalisé grâce aux Sparks (Annette, 2021). Il aura des flashs de rappels lourdauds et inutiles (le chien Argos, les accessoires identifiants, etc.).
Les effets spéciaux sont assez laids, on regrette Ray Harryhausen, un Polyphème, entre del Toro et Peter Jackson, peu crédible (où est « Mon nom est personne » ?), les chevaliers géants en armure, Lestrygons ?, semblent sortir, en plus laid, de Le roi et l’oiseau (La bergère et le ramoneur, P. Grimault, J. Prévert, 1980) ou de Sacré Graal (Holy Grail, Monty Python, 1975).
Même si le casque « corinthien » d’Ulysse est postérieur, à noter que les costumes, à la fois contemporains et archaïques, dont celui, devenu déjà fameux, d’Agamemnon, tel Dark Vador, avec ses vertèbres dorées de colonne sur le revers du casque, sont particulièrement réussis. C’est le point fort comme dans Médée (Medea, P. P. Pasolini, 1969) ou Dracula (Bram Stoker's Dracula, F. F. Coppola, 1992).
La musique de Göransson est omniprésente, peut-être pas besoin de lassants gros beats, comme ces percussions japonaises dans le kabuki, pour souligner les scènes d’action ; lyre et aulos permettent de renouer avec la période. Trop d’infrabasses, c’est la mode, c’est peut-être ce qui vieillira le plus. Formidable morceau complexe à souhait en générique de fin de J. Blake, When i’m home, avec featuring du rappeur de Boston cité ci-dessus – déjà réunis en 2020 sur Tenet.
Grèce – quelques rares oliviers, surtout depuis que le beau Troie (Troy, W. Petersen, 2003 sur lequel Nolan devait travailler ; la Grèce a imposé des aides depuis) leur a filé entre les doigts -, Italie (Sicile notamment), Malte, Ecosse, Irlande, Islande (l’Hadès notamment, où Nolan revisite le film de zombies – pour la gore Circé, un croisement entre J. Landis et N. Jordan, entre le début de Le Voyage de Chihiro (Sen to Chihiro no kamikakushi, H. Miyazaki, 2001) et post-#MeToo; on sent que Nolan, ce formidable cinéaste de paysage, est fasciné par l’Islande, on attend un film sur les vikings tant cela paraît évident), Maroc, Sahara occidental (Dakhla), le paysage est désolé, baignant dans le clair-obscur, plutôt que ce ciel boîte en fer blanc d’un bleu méditerranéen immuable et terrassant, comme l’Ulysse ravagé qui, bien que rongé par la douleur, sentiment étranger aux Grecs antiques, n’hésite pas à massacrer à la fin, ne pouvant résister à sa nature.
Il est fait un écho à la situation actuelle, une civilisation dominante qui périclite, l’effondrement de l’âge de bronze (Homère, Hésiode) - traduction : USA ; guerres au Vietnam, Amérique centrale et latine, Somalie, Irak et Iran, etc. -, mais un espoir : le testostéroné, grignoté par le remord, revient vers la bobonne cocue, l’unité familiale a vaincu, une nouvelle civilisation émerge (IA ? Chine, pas si neuve que cela ?) ; la fin d’Homère est transformée, Télémaque succède à Ulysse qui part en retraite avec bobonne. Bref, si ce n’est probablement pas l’intention de Nolan, ce film peut être récupéré par les conservateurs américains sur fond de L. Strauss. Par contre, la loi de Zeus=xenia=hospitalité est un coup de pied symbolique contre l’ICE.
Une caméra Imax de 140kg, des astuces pour éliminer son bruit assourdissant comme au temps du Scope, pour tourner l’intégralité du film. Plus besoin d’aller à Londres (BFI) ou Bruxelles (Kinépolis), le Pathé Odysseum de Montpellier (écran : 375m²) vient d’inaugurer sa salle Imax 70mm à 15 perforations avec une résolution possible jusqu’à 18k. Nous voyons que nous sommes en période de crise : cinéma – un art souple qui a toujours su s’adapter aux nouvelles technologies - grandiose pour ramener les gens en salle, retour aux racines (occidentales, films nationalistes asiatiques dont indiens, chinois, etc.), épopées, fresques (La bataille De Gaulle, Moulin, etc.), classiques (Les trois mousquetaires et sa suite, Le comte de Monte-Cristo, Les illusions perdues, Les misérables, Fantômas, etc.), multiplication des comédies musicales, films d’horreur, films de plus de deux heures pour en avoir pour son argent, etc. Avec 250 millions de dollars, Nolan, tête de pont du nouvel nouvel Hollywood nous offre un blockbuster, un film classique digne du vieil Hollywood légèrement toiletté : « comme dans les films Batman, c’est exploiter la veine opératique [lyrique], le côté ‘plus grand que nature’, tout en ancrant l’univers créé dans une réalité intangible. », S. Leone y arrivait en tournant à partir de la musique composée auparavant par E. Morricone. Noli Nolan me tangere. Au moins, les jeunes - de plus de 12 ans car interdit aux autres en France - seront initiés au récit ancestral.
L’hubris du boursouflé Nolan, qui joue les faux modestes, va jusqu’à nier les versions contemporaines : outre les films muets (G. Méliès, 1905 ; A. Calmettes et C. Le Bargy, 1908 ; F. Bertolini et A. Padovan, 1911), la version « 3D » de 1953 avec Kirk et S. Mangano, deux pour le prix d’un, Pénélope et Circé, de C. Ponti et D. De Laurentiis par M. Camerini remplaçant l’Autrichien G. W. Pabst, M. Bava aux effets spéciaux, B. Hecht et I. Shaw parmi les nombreux scénaristes écrivant un scénario en tiroirs truffé de flashbacks ; le beau film « symphonique » Nostos, il ritorno (F. Piavoli, 1989) ; Le regard d'Ulysse (T. Angelopoulos, 1995) sur fond de guerre en ex-Yougoslovie ; le déjà noir, minimaliste et pas très réussi The Return, le retour d'Ulysse (The Return, 2024) d'U. Pasolini en décors naturels avec R. Fiennes et J. niBoche ; les dispensables Maciste contre le Cyclope (1961) d’A. Leonviola, Ulysse contre Hercule (1962) de M. Caiano, le porno As Aventuras sexuals de Ulysses (1998) de J. D’Amato avec des inserts du Camerini ; les inspirations avec Le Mépris (1963) de Godard pour qui Ulysse « n’est pas un névrosé moderne. C’était un homme simple, astucieux et hardi. » (JLG), le western Le Retour de Ringo (1965) de D. Tessari, O’Brother (2000) des frères Coen (prix Lumière 2026). Côté série, le même Bava avec F. Rossi et P. Schivazappa, coproduite en 1968 par D. De Laurentiis et la RAI (Cinecittà ; Zagreb) ; une autre, The Odyssey en 1997 par A. Kontchalovski. N’omettons pas le dessin animé Ulysse 31 (1981-1982) du merveilleux Chalopin qui a initié tant de jeunes. En littérature, depuis l’Enfer de Dante, citons Cafavy (Ithaque, 1911), Giraudoux (Elpénor, 1919), Giono (Naissance de l'Odyssée, 1938 ; peut-être, dans l’univers francophone, l’un des meilleurs spécialistes d’Homère avec Bespaloff), Kazantzakis (l'Odyssée, 1938), Walcott (Odyssey, 1993 ; prix Nobel 1992).
