NORA par Emmanuel Tugny

Les Incitations

23 avr.
2026

NORA par Emmanuel Tugny

 

 

 

« L'affaire Nora » n'est en aucun cas superposable à « l'affaire Grasset » et il m’apparaît qu'on confond tout, ces jours-ci.

Qu'une maison d'édition soit présentée comme réductible au corps glorieux d'un directeur, c'est inadmissible.

Qu'on fasse un martyr politique de qui a supporté pendant un temps considérable le ploutocrate maurassien qui ne le supporte plus me semble détestable.

Et je ne vois pas qu'il y ait en la matière martyre esthétique, au regard de la qualité générale des œuvres conçues sous sa férule.

Grasset n'est pas Nora et Nora n'est pas Grasset. Nora n'est pas le gauchiste rebelle de Bolloré et n'est certes pas, en matière littéraire, le rayonnant gonfalonier qu'on en fait.

Bolloré vire un laquais et la littérature n'y perd rien, dont il a contribué à marchander la dignité.

Quant au plan politique : la droite la plus ignoble tisse sa toile en France et c'est révoltant et appelle de mon point de vue un engagement « ultra et extra-pétitionnaire » (« auteurs, engagez-vous »).

Mais si elle le fait, c'est aussi parce que ni au champ politique, ni aux champs culturel et littéraire, la gauche n'a fait son travail, diffusant du poncif, de l’indiscutable, de l’impensé, de la moraline et de l'ersatz formel où l'on attendait qu'elle respectât le fragile en édifiant et en ouvrant des voies d'expiration.

L'affaire Nora n'est rien moins qu'une affaire éditoriale campaniliste, elle ne témoigne pas d'un vice de la haute édition dont l'édition indépendante formerait pendant. Il y a chez Grasset la même proportion de bons auteurs que partout et, comme partout, ils sont les « danseuses » d'une logique référencée par l'Histoire des formes et qui consiste en la confusion entretenue entre démocratisation des biens culturels et édulcoration desdits au nom d'une inaptitude putative de la réception générale à entendre et à juger.

Partout ce mépris prévaut, chez les gros et les petits, partout il traduit l'arrogance périlleuse d'une clique demi-mondaine embourgeoisée qui tient fermement à ce que ses « langues » ne soient parlées que par elle.

Et le vice est là, c'est à dire qu'il n'est pas essentiellement « bolloréen ».

Nora a beaucoup fait pour la droite, Grasset a beaucoup fait pour la droite, la gauche fait beaucoup pour la droite et je tremble à l'idée de ce que peut conclure de l'épisode Nora celui, le seul, à qui la gauche culturelle doive sans doute des comptes : le sujet social à qui beauté et sens sont refusés.

Je n'ai jamais publié chez Grasset, j'aurais sans doute aimé, je n'en sais rien puisque, par refus du refus, je n'envoie mes manuscrits à personne et ne publie que parce qu'on m'a lu, mais je suis convaincu qu'il convenait d'y rester pour y illustrer l'esprit édificateur de la gauche véritable.

Ce que me dicte ma « clause de conscience » à moi, c'est la hantise de la désertion superbe des clercs, désertion dont l’ennemi se fiche, clercs à qui il sait fort bien trouver des substituts.

Nora ? Au suivant.

Et caetera.