Une rencontre avec Alexander Calder par Tristan Hordé

Les Incitations

25 mai
2026

Une rencontre avec Alexander Calder par Tristan Hordé

                          

 

Certains pensent avoir une "mémoire absolue" et se souvenir des moindres détails de leur passé, si reculé soit-il, ce n’est pas mon cas et, hors d’événements inattendus — un petit avion de tourisme qui s’écrase avec sa pilote et sa passagère près de la maison familiale — et hors des moments où une présence illumine les jours, il ne reste que des ombres, celles d’amies en allées trop tôt, d’amis qui se sont éloignés. Quelques rares rencontres, nées au hasard de la vie, sont restées vivantes et parfois les circonstances me conduisent à les évoquer. C’est ce que je me raconte, n’ignorant pas que je transforme probablement en partie bien des éléments, les enjolivant certainement, on reconstruit constamment ce que l’on a vécu. Seuls ne changent pas les lieux et les personnes. N’a jamais varié non plus le motif qui m’a toujours incité à aller vers une personne dont je savais qu’elle m’apprendrait beaucoup sur les choses du monde ; j’ai pensé depuis l’enfance qu’il fallait sans cesse apprendre, jusqu’à ma disparition, dans des domaines variés, et regretté n’avoir pas vécu à l’époque lointaine maintenant où l’on pouvait, ou imaginait pouvoir, maîtriser l’essentiel des savoirs.

Cette curiosité a été satisfaite dans l’adolescence surtout par la lecture, la fréquentation des musées (la plupart gratuits à Paris) et, beaucoup, des galeries pour connaître les peintres et sculpteurs contemporains. J’appréciais en particulier la Galerie Maeght parce que proche de la librairie Gallimard où j’ai découvert l’essentiel de la littérature romanesque américaine d’avant-guerre dans les premières traductions. Il y avait toujours quelques tableaux de Miró dans la galerie et, en 1959, une grande exposition consacrée à Alexander Calder. Je ne connaissais que son nom et cela a été un choc du même ordre que lorsque j’ai vu pour la première fois des dessins, puis des sculptures de Giacometti ou quand je me suis trouvé devant des tableaux tardifs de Turner. Ma connaissance du sculpteur est alors restée lacunaire, il existait peu de publications et elles étaient hors de portée de ma bourse.

Un jour de 1965 un ami me proposa de l’accompagner à Saché, en Touraine, où le sculpteur devait lui remettre un dessin pour un journal de tendance anarchiste auquel il collaborait. J’ai hésité, tant Calder m’apparaissait tout à fait hors de ma portée, et j’ai demandé à une amie de faire aussi le voyage pour me donner un peu d’assurance. Nous sommes arrivés dans l’après-midi, reçus par Jean Davidson, l’époux de Sandra (fille aînée de Calder), avec qui l’accord a été quasiment immédiat ; il étudiait à l’époque Le Capital de Marx et mes connaissances du marxisme étaient alors suffisantes pour l’écouter et échanger avec lui. Cela a été comme une carte de visite, à l’arrivée de Calder, qui venait de son atelier des stabiles, j’étais adopté.

Calder n’était pas comme je l’avais imaginé quand j’avais regardé des photos. Il avait passé la soixantaine, robuste, vif, accueillant, immédiatement présent, le rire communicatif, avec quelque chose de l’enfance dans le visage, vite familier : « vous m’appellerez Sandy » (ce que je n’ai pas fait), nous accompagnant mon amie et moi dans le moulin où nous devions nous installer. Quels peintres je regardais, quels sculpteurs je regardais ? ce n’était pas du tout des questions genre "examen de passage", mais une curiosité toujours prête à s’exercer ; il écoutait, s’amusait d’entendre le nom de ses amis, commentait. La soirée a été joyeuse, une joie inattendue pour moi autour de la table. Calder était venu avant le repas avec des bouteilles de Chinon sous chaque bras — seulement par plaisanterie, il n’avait pas pensé que toutes seraient vidées…, mais il appréciait le bon vin. C’est avec cet humour que je l’ai vu pendant ce court séjour.

Après le repas, il m’a indiqué que très tôt le matin il peignait dans un minuscule bâtiment, une petite bergerie dans mon souvenir, et que je pouvais venir le voir si j’en avais envie. J’étais levé avant l’heure prévue. Je suis resté un peu à l’écart quand Calder a tiré d’une pile imposante une grande feuille de papier et préparé ses gouaches. Je ne sais plus aujourd’hui quelles formes sont nées, je me souviens seulement des mouvements, le bras comme retenu, le corps en attente, le visage attentif, puis les gestes souverains, les couleurs deviennent des formes, toutes sont à leur place. Je ne sais plus combien de feuilles il a tiré du tas. Je sais qu’il a posé les pinceaux et nous sommes sortis.

Je l’avais regardé dans son silence, bouleversé, et ce n’est que très longtemps après — maintenant — que j’ai pu écrire. Dans l’enfance, l’accident de l’avion de tourisme m’avait mis en face de corps ouverts, disloqués par le choc ; ce n’était pas la mort des deux femmes qui m’avait atteint, mis littéralement hors de moi, plutôt la séparation des membres, les viscères dispersés : nous n’étions donc que cela, un assemblage provisoire qui peut aisément se défaire. J’ai quelques années plus tard eu ces images en tête quand au début d’études de sciences naturelles je disséquais des animaux. Autrement que dans l’enfance mais aussi violemment, je me suis vécu hors de moi pendant que je regardais Calder peindre ; je n’ai pu dire le moindre mot pendant des heures, inquiétant mon amie. Être, pour la première fois, devant un acte de création avait atteint ma fragilité, littéralement désorganisé mes fragiles certitudes, tant il était éloigné de ce que j’étais. La feuille était blanche et le corps en mouvement y avait inscrit des formes que j’aimais : il y avait dans cet acte une telle étrangeté que je ne pouvais vivre aisément ce moment du temps, c’était selon moi aller au-delà de l’impossible.

J’ai vu les œuvres, le bâtiment des stabiles, l’atelier de Louisa Calder, je sais que ma manière de regarder un tableau, une sculpture, de lire un texte ont changé ensuite, parce qu’avoir été témoin de cet acte de création, échanger, écouter n’ont pas seulement transformé mon regard. Je remuais ces souvenirs en retrouvant avec émotion, soixante plus tard, ses mobiles, ses stabiles, ses constellations, des tableaux, des bijoux — et sa voix, en maître de son cirque dans un film — dans la très belle rétrospective que lui consacre la Fondation Vuitton à Paris.