L’essaim et la nova par Emilien Chesnot
- Partager sur :
- Partager sur Facebook
- Épingler sur Pinterest
Cher Luc,
J'espère que tu vas bien. Je t'écris de Palerme où je passe quelques jours de vacances.
J'ai pris avec moi Soleils d'artifice dans l'espoir d'écrire à son propos, ou plutôt de donner une forme finale à ce que j'ai entrepris de noter (surtout mentalement) ces dernières semaines à son sujet.
Je l'ai donc relu, de plusieurs façons, en creusant dans le texte des chemins de lecture qui font fi de son organisation dans le volume, et traversent les limites de ce dernier ; en commençant par Une mémoire à forme de double, puis en reprenant dans la foulée Le travail de la normalité, ou des choses de ce genre. J'en ai conçu une image nouvelle, et de nouvelles questions se sont posées à moi ; ce faisant, les "résistances" (des problèmes de lecture à résoudre) se sont multipliées. Finalement, je me suis aperçu que l'effort qu'il me faudrait fournir pour arriver à les aplanir serait immense. Et la perspective de devoir faire tenir le résultat de ce travail dans un cadre étroit m'a effrayé.
Durant ces derniers jours où je réfléchissais de plus en plus intensément à Soleils d'artifice, une angoisse (un peu sourde) montait. Elle s'est déclarée franchement ce matin, au moment où j'ai entrepris ma rédaction. Et m'a instantanément coupé de tous moyens de commencer.
Je crois sincèrement que, dans l'état où je suis, il m’est difficile de dire quelque chose de ce livre, précisément parce que tout s'y touche et tout y voisine, dans le sens où chaque proposition, chaque affirmation y vérifie toutes les autres ; on pourrait parler à son sujet d’une Masse forêt, titre d’un de tes précédents livres. Si ma lecture (au sens physique ou physiologique du terme) fut linéaire et parfois fragmentaire, le plan (mental) sur lequel elle s’est déployée une fois le volume fermé, s’est unifié – en une sphère. Je lis à l’instant sur internet une définition de ce que l’on appelle en mathématiques un « espace topologique » : « espace où chaque point peut être atteint par tous les autres », et il me semble que dans ma tête ton livre existe comme un espace de ce type, une sorte d’enclave utopique où masse et respiration ne s’excluent pas. Car dans ce lieu que ton livre a créé dans mon esprit, les respirations existent, comme ces intervalles entre les coulées successives que tu évoques au tout début du Travail de la normalité ; et il m'apparaît maintenant qu’une désignation possible de ce lieu ou de cette chose qui palpite, qui bat, pourrait être celle d’essaim. Soleils d’artifice bourdonne littéralement dans ma tête comme un essaim doré. Or, pour répondre au (ou rendre compte du) degré de précision et de liberté dans son mouvement, de sa respiration interne, de son relief, de sa cohérence et sa vitesse, il me faudrait un travail d’un niveau d'engagement que j'aimerais, mais ne peux pour le moment pas lui donner.
Notamment, je peux te dire que ma mémoire et mes facultés d’attention me font presque entièrement défaut ces temps-ci. Je ne me rappelle rien d'immédiat ; le monde et les textes se manifestent à moi comme des impressions passagères. Ce sont des conditions particulièrement difficiles pour opérer une lecture où il me faudrait pouvoir multiplier les liens, y compris avec d'autres livres de toi, pour arriver à discerner quelque chose que je veux (j'insiste là-dessus ; je le veux vraiment) discerner dans ton travail ; or je ne peux pas mener cette entreprise de clarification alors qu’un des organes de ma sensibilité et qu'une (ou plusieurs) de mes capacités perceptives sont prises de froid.
Ou alors, il faudrait que j’accepte, plutôt que d’entreprendre cette lecture par sa face Nord (soit engager un travail d’explication avec les significations de ton livre qui serait tout entier situé sur le plan de la pensée claire, de l’intellect) la difficile sensation de produire une lecture tronquée à cause d'une sensibilité ou de facultés engourdies – engourdissement qui, je crois, a potentialisé l’angoisse dont je te parlais plus haut, en même temps que cette dernière en était peut-être le résultat.
Alors, pour ne pas en rester là, je pourrais tout de même te dire que l'ablation de cette mémoire et de mon attention m’a mis dans un état propice à un autre type de lecture, presque complètement rabattu sur le plan de l'impression sensible. J'ai d'ailleurs bien conscience que ce serait par là que quelque chose serait possible, mais alors je n'aurais qu'une chose à dire, et ce serait le récit d'un incident qui s'est produit ce matin, alors que je reprenais Une mémoire à forme de double avant de tenter de me lancer dans ma rédaction.
Je lisais dehors, sur la petite terrasse de notre logement, surplombée par un toit en bambous. J'ai levé la tête à un moment où le fort bruit d'un avion se faisait entendre, et le soleil, vu à travers un mince intervalle entre deux de ces bambous, m’a aveuglé un instant. Je suis retourné à ton livre, ébloui, et j'ai alors lu tout le reste d'Une mémoire à forme de double avec, logée dans ma rétine, une petite fente lumineuse – comme une incise ou une grosse virgule – occupant le centre de ma vision. Cette petite nova intérieure, reste du récent aveuglement, était comme un "soleil d'artifice" par lequel ma lecture s'est trouvée modifiée. Il y a en fait eu chronologiquement une double atteinte ; d’abord de ma mémoire (et sa mise sous scellés, même temporaire, même partielle, me permet de vérifier qu’elle est bien quelque chose comme un organe perceptif autant que cognitif) et ensuite du centre de ma vision, par lequel « passe » habituellement ma lecture. Ce goulet, qui est aussi celui du sens, étant impraticable, il fallait en quelque sorte que je te lise par le bord de mon champ visuel et non plus par son centre, sous peine que chaque ligne soit oblitérée, absorbée par la nova. J'ai alors commencé à te lire de biais, littéralement (j’ai dû adapter la position de ma tête et de mon corps). Grâce à cet empêchement, les mots ont pris un aspect tout à fait particulier : ils se sont aplatis et se sont penchés comme des italiques fuyants, presque indistincts ou victimes d’anamorphose. Et puis, ceux qui forment la matière centrale du thème traité dans Une mémoire à forme de double (je pense aux mots de "double", de "bourdon", de "mort" et "d'écoute") ne m’arrivaient plus de l'extérieur, par la volonté de celui qui les a écrits, mais étaient comme des choses que mon champ visuel, débarrassé de son centre et donc de toute intention, produisait lui-même. Les données habituelles de la lecture, les coordonnées typiques de ce geste ou de cet état étaient redistribuées ; j’avais l’impression que mon regard projetait ces mots sur le papier plus qu’il ne les recevait, comme s’ils étaient l’ombre découpée sur la page de la nova qui habitait mon œil. Un bruit, au sens parasitaire, s’est ainsi fait voir dans ma lecture ; une aura bourdonnante. Et lorsque cette aura a fini par disparaître, résorbée dans ma rétine, le sens de tes phrases est devenu plus clair que lors de mes précédentes lectures, comme si quelque chose en lui avait été lavé ou purifié ; puis, ce sens m’a mis en retour sur la piste d’une signification possible pour l’incident qui venait de se produire, dans un retournement saisissant. Ton livre me lisait. Le présent m’apparut alors sous un aspect rénové, comme s’il se déployait simultanément dans toutes ses dimensions possibles, comme s’il consistait plus richement ou était tout autrement déterminé qu’à l’habitude. Voici le passage que je comprenais soudain :
« Normalement, lorsque je parle, des sortes de phénomènes qui ne retiennent pas l’attention se produisent. Car le modèle de l’écoute est formé sur la lecture, sur l’écrit, sont privilégiés l’identification des mots et les repères dans la syntaxe. Le bruit est négligé. Lorsque je parle, je m’efforce de rester sourd au bruit qui se forme au milieu des paroles. Si je m’attardais à ces irrégularités, leur prêtant mon attention, je risquerais de m’y arrêter et de perdre la parole. »
Rendu à ce moment, il me semble qu’un curieux ajustement a lieu entre tes mots, leur syntaxe, la signification de tes phrases et ma condition perceptive, pourvu qu’une correspondance ou une translation soit possible entre l’audition (dont tu parles) et la vue ; une coïncidence (une identité de forme et de sens) née d’une coïncidence (une simultanéité fortuite). L’accident visuel permet une lecture qui vérifie en retour que quelque chose en lui mérite l’attention, car il recèle un sens possible ; ton travail appelle que je fasse le mien ; il faut élaborer.
Et je me suis demandé ce qui me reviendrait, ou ce qui me serait rappelé si je ne négligeais pas cet accident ; si je ne faisais pas fi de cette nova, « sans couture » avec ma lecture mais pas sans relation avec ton essaim de lettres (cette dernière expression désignant pour moi aussi bien la forme selon laquelle ton livre existe dans ma tête que, plus exemplairement, la forme réelle qu’il prend dans sa partie centrale, intitulée Soleils d’artifice). Ce qui adviendrait alors ne serait-il pas un savoir nouveau, même si d’usage bref et mineur ? Je souhaite donc te dire que cet accident n’est pas resté lettre morte. Il me semble qu’en prêtant mon attention à la nova et à ce qu’elle a fait, je me suis rappelé quelque chose qui commençait dernièrement à s’éloigner de moi : qu’un livre important se reconnaît au type particulier de coïncidences (à tous les sens du mot, donc) qu’il produit, qui font éprouver le temps d’une façon tout à fait singulière, comme si l’on était soudain dans un autre présent, doté d’une autre épaisseur. Cela voisine avec ce que l’on pourrait appeler une joie, à laquelle on appartient plus qu’on ne la décide. Et qu’une lecture digne de ce nom consiste en fait à se mettre un livre dans le corps, puis à voir comment les lettres, les mots, les phrases, le sens ou son absentement y agissent et y fomentent de tels savoirs mineurs. J’entends bien sûr mineur au sens de ce qui compte, seul. Ne reste ensuite plus qu’à élaborer, le plus rigoureusement possible, pour que l’expression épouse son objet et le révèle. Constater l’angoisse (autre dysfonctionnement où loge un savoir) que cette entreprise a engendré me confirme que ton livre, Soleils d’artifice, est d’une envergure qui mérite qu’on le lise. Avec tout ce que cet acte, cet état, cette méthode ou cette éthique, implique.
Je te dis, cher Luc, à très bientôt.
Bien à toi,
